Politique

RDC : la visite polémique de la ministre Mushobekwa à une victime de la répression du 31 décembre

Visite de la ministre congolaise des droits humains au chevet d'une victime de la répression policière du 31 décembre 2017. © Capture d'écran Twitter

La ministre congolaise en charge des Droits humains a rendu visite, le 8 janvier, à Dorcas Makaya, une lycéenne gravement blessée lors de la répression sanglante de la Saint-Sylvestre. Depuis, la jeune femme a été transférée par les autorités congolaises vers une clinique sud-africaine. Une opération de sauvetage à grand frais qui alimente les doutes sur les intentions réelles du pouvoir...

Aux abords de la paroisse Saint-Augustin, dans la commune de Lemba, à Kinshasa, les forces de l’ordre se déploient en nombre ce dimanche 31 décembre de la Saint-Sylvestre. La tension est palpable. Interdite par les autorités, la marche contre le maintien au pouvoir du président Joseph Kabila doit débuter juste après l’office de l’abbé Théophile Lenga.

Au même moment, à quelques rues de là, Dorcas Makaya sort de chez elle pour acheter du pain au coin de la rue. Chemin faisant, l’adolescente croise des passants en train de courir. Par réflexe, elle les imite, avant de s’effondrer à quelques mètres du domicile familial. Une balle vient de lui traverser la bouche, broyant ses lèvres, ses dents et sa langue. Malgré sa blessure spectaculaire, elle parvient à se relever et à rentrer chez elle. « Nous avons éclaté en sanglots en la voyant », témoigne sa sœur.

Une trachéotomie en urgence

Sa famille l’emmène immédiatement aux cliniques universitaires de Kinshasa, dans le sud de la capitale. En plus de son visage défiguré, elle présente d’importantes difficultés pour respirer. Pour la sauver, les médecins doivent pratiquer une trachéotomie – une incision au niveau de la trachée. Mais la jeune femme a également besoin d’une reconstruction maxillo-faciale. Une opération complexe et coûteuse, qui nécessiterait son transfert en urgence dans un hôpital étranger. Une perspective hors de portée pour sa famille.


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Qui a tiré sur Dorcas Makaya ? « C’est un militaire qui a fait feu à bout portant », assure son père, qui affirme avoir interrogé des témoins de la scène. Trois jours après la répression de la Saint-Sylvestre, qui a fait au moins six morts et des dizaines de blessés, selon un bilan des Nations unies, le porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, avait pourtant « félicité » l’action des forces de police et de sécurité. « [Ces dernières] ont respecté le mot d’ordre de rigueur, de fermeté et de conformité au droit international humanitaire, dans la gestion desdits événements », avait-il alors déclaré.   

Une visite inopinée

Le 8 janvier, sur son lit d’hôpital, Dorcas reçoit la visite inopinée de Marie-Ange Mushobekwa, la ministre congolaise des Droits humains, qui l’informe de la volonté de l’État de prendre en charge ses frais médicaux. Dans la salle de réanimation du service de pédiatrie, Marie-Ange Mushobekwa est accompagnée de membres de son cabinet et d’une journaliste. Pour faire pénétrer cette dernière dans la pièce, la ministre l’a faite passer pour l’une de ses conseillères, assure une source médicale jointe par Jeune Afrique. « Sinon, elle n’aurait pas pu entrer. »

Je ne pouvais pas rester les bras ballants, explique la ministre

« J’ai été réveillée le matin par des messages qui m’alertaient sur le cas de Dorcas, explique à JA la ministre. Je ne pouvais pas rester les bras ballants. Alors j’ai appelé le Premier ministre Bruno Tshibala pour lui faire part de la situation et de ma volonté de me rendre sur place. Il m’a encouragé à trouver une solution rapide. » Décision sera finalement prise de transférer Dorcas, sous 48 heures, dans une clinique de Johannesburg spécialisée en chirurgie maxillo-faciale.

« Que Dieu vous bénisse ! »

Le lendemain, la journaliste diffuse sur les réseaux sociaux des photos de la rencontre. On y voit Dorcas en train de rédiger une lettre – elle aussi rendue publique par la journaliste – dans laquelle elle donne une version surprenante des circonstances de ses blessures. « Je suis tombée », résume-t-elle. Le message s’achève sur un énigmatique remerciement au Premier ministre, suivi de la mention « Que Dieu vous bénisse ! ».

Moi, catholique baptisée, je le jure devant Dieu : je ne l’ai jamais forcée à remercier Bruno Tshibala

Rapidement, la Twittosphère congolaise s’emballe, charriant son flot de commentaires indignés. « Le paroxysme du cynisme », juge ainsi la Lucha sur son compte. « Pourriez-vous nous expliquer pourquoi, dans sa douleur et son innocence, Dorcas se donne la peine de dater et de signer une explication écrite ? », s’interroge quant à lui Moano Dadou, membre du G7, groupement politique de l’opposition. Beaucoup d’internautes se demandent si la ministre n’aurait pas dicté le contenu du courrier à la jeune femme.

Contradictions

« Moi, catholique baptisée, je le jure devant Dieu : je ne l’ai jamais forcée à remercier Bruno Tshibala, déclare à Jeune Afrique Marie-Ange Mushobekwa. Ne pouvant plus parler, elle rédigeait ses réponses sur une feuille blanche. J’ai rapidement vu qu’elle était épuisée. C’est pourquoi j’ai choisi d’écourter notre échange. À la toute fin, le docteur Biselele [directrice du service de pédiatrie des Cliniques universitaires] lui a demandé quel message elle voulait transmettre au Premier ministre. Et elle l’a remercié par écrit. » Une version plus ou moins infirmée par le médecin en question, qui explique avoir seulement suggéré à Dorcas de « remercier la ministre pour sa visite ».

On lui a dit de dire ‘merci’, affirme un proche

Quant à la mention de la date, la ministre explique que « Dorcas répondait simplement à la question du docteur, qui lui demandait si elle savait quel jour on était ». « Je ne lui ai pas demandé, elle l’a noté d’elle-même », rétorque le docteur Biselele. Des contradictions auxquelles s’ajoute la version d’un proche de Dorcas Makaya, qui affirme qu’elle était « sous pression ». « On lui a dit de dire ‘merci’ », explique-t-il.

Vers une commission d’enquête ?

Accompagné de sa mère et de son médecin traitant, Dorcas a embarqué dans la nuit du 11 au 12 janvier à bord d’un jet médicalisé, loué par l’État congolais. Sur leur compte Twitter, les activistes de la Lucha ont interpellé vendredi la ministre chargée des Droits humains : « Cela vous fait quel effet d’envoyer armée/police tirer gratuitement sur des fidèles en pleine messes et marches pacifiques, les traiter de terroristes, puis jouer aux bons samaritains ? »

De son côté, Marie-Ange Mushobekwa a promis de solliciter une réunion conjointe avec les ministres de l’Intérieur et de la Justice afin de mettre en place une commission d’enquête. « Mais cela prendra sûrement beaucoup de temps », précise-t-elle.

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