Bénin – Guy Dossou Mitokpè : « Avec Talon, c’est le retour des vieux démons »

Par - à Cotonou

Guy Dossou Mitokpè, secrétaire général du parti Restaurer l'espoir, au Bénin (opposition). © DR / Guy Dossou Mitokpè

Secrétaire général du parti « Restaurer l’espoir » de Candide Azannaï, Guy Dossou Mitokpè, 39 ans, est député à l’Assemblée nationale. Après un moment de collaboration avec le pouvoir, son parti a rejoint les rangs de l’opposition. Pour lui, le pouvoir de Patrice Talon a renoué avec « de vieux démons ».

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre l’opposition au président Patrice Talon, alors que votre parti était membre de la coalition qui l’a porté au pouvoir ?

Guy Dossou Mitokpè : Au départ, j’étais membre du groupe parlementaire Union fait la nation (UN). Ce groupe est composé de treize députés. Mais au dernier congrès ordinaire du parti « Restaurer l’espoir », le 3 juin 2017, les congressistes ont décidé de suspendre toute collaboration avec l’actuel régime et ont décidé de créer deux commissions destinées à faire d’une part la qualité de nos relations entre le parti et le pouvoir et d’autre part, le bilan partiel du pouvoir, plus d’un an et demi après son avènement.

En août 2017, les membres du groupe parlementaire UN, à l’issue d’un séminaire, ont décidé de confirmer leur allégeance au pouvoir du président Patrice Talon. Du coup, cela nous mettait en porte-à-faux.

Le 7 octobre 2017, notre parti a organisé son conseil national, et au regard des rapports fournis par les deux commissions créées à l’issue du congrès, le parti a décidé de rompre toute collaboration avec le pouvoir et de se définir très clairement comme un parti d’opposition.

Il n’était donc plus cohérent pour moi d’être au sein d’un groupe parlementaire qui avait fait allégeance au pouvoir. C’est ainsi que j’ai déposé ma démission du groupe UN pour devenir un député de l’opposition non-affilié à un groupe parlementaire. Cependant, j’ai rejoint par la suite le groupe parlementaire « La voix du peuple ».


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Comment avez-vous jugé les relations entre votre parti et le pouvoir ? Est-ce là qu’il faut chercher la motivation de votre passage dans l’opposition ?

Il s’agissait pour nous de voir ce qui avait été promis et ce qui avait été discuté entre le parti et le pouvoir. Si cela avait été respecté. La qualité des relations a été remise en cause, compte tenu des promesses non tenues par le pouvoir.

Un parti politique n’est pas une entreprise philanthropique. Dans tous les pays du monde, quand un parti porte la candidature d’une personnalité, il s’attend quand même à un retour d’ascenseur, qui ne saurait être assimilé à des faveurs. Ce sont de bonnes pratiques démocratiques, au regard surtout des compétences dont regorge le parti.

Au demeurant, nous avons aussi et surtout tenu compte de la qualité des promesses vis-à-vis du peuple. Sur toutes les promesses faites par le Nouveau départ, y avait-il des éléments assez visibles qui pouvaient nous déterminer à croire que les premiers pas étaient prometteurs ? Assurément non.

Nous ne courons pas après des nominations, nous restons fidèles à nos valeurs. Un ministre qui démissionne en début de mandat, ça ne court pas les rues en Afrique, et pourtant, le président du parti, le ministre Candide Azannaï, l’a fait. Il faut des hommes de caractère, des hommes qui marchent sur des valeurs.


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Patrice Talon à la tribune des Nations Unies, à New York, le 22 septembre 2016. © Seth Wenig/AP/SIPA

L’actuel président était déjà incontournable au port et dans la gestion du coton. Et cela s’est renforcé

Que reprochez-vous à Patrice Talon ?

Nous reprochons au pouvoir actuel un certain nombre de choses que nous avons condamnées sous l’ancien régime. Notamment le fait que des personnes s’accaparent des secteurs vitaux entiers de l’économie du pays.

L’actuel président était déjà incontournable au port et dans la gestion du coton. Mais à l’heure où je parle, cela s’est renforcé. Comme si cela ne suffisait pas, des velléités sont jetées sur le monde de l’anacarde [noix de cajou, NDLR].

Je crois que c’est un comportement d’hommes d’affaires qui n’ont visiblement pas compris qu’ils ne sont plus là en tant qu’hommes d’affaires, mais en tant que dirigeants d’un État, et qui oublient justement qu’ils avaient déclaré qu’ils ne seraient plus hommes d’affaires.

C’est ce que nous condamnons. Nous avons cru qu’il pouvait faire cette mue, malheureusement, nous sommes obligés de constater que non.


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Il y a aussi la non tenue d’un certain nombre de promesses. Le 16 décembre 2016, le président a fait une présentation hollywoodienne du Programme d’action gouvernemental (PAG). Je prends un seul exemple, au niveau du cadre de vie. Il avait été annoncé qu’il serait construit chaque année au Bénin 4000 logements, soit un total de 20 000 logements au cours du mandat de cinq ans. Nous sommes dans la deuxième année et aucun site n’a encore été identifié pour abriter le début de ce projet.

L’autre chose qui ne rassure pas, c’est le retour des vieux démons. Une sorte de menaces sur la liberté de la presse, une sorte de communication à outrance sur des actions non visibles du gouvernement. Vous prenez par exemple Soleil FM, de Sébastien Ajavon : la fréquence de cette radio est brouillée depuis des mois, sans que personne ne puisse nous expliquer pourquoi. Et Sikka TV n’arrive plus à émettre à partir du Bénin.

Face à tous ces maux, c’est le mutisme du chef de l’État. Dans un pays démocratique, quand des acteurs politiques posent des problèmes réels issus de faits tangibles, il est important que le chef de l’État ou son porte-parole donne sa position. Là, nous constatons un silence qui frise le mépris, et cela n’est pas bon pour notre démocratie.

Comment expliquez-vous que l’opposition peine à se mobiliser ? 

L’histoire récente et lointaine des Nations nous enseigne que c’est un groupe qui écrit l’histoire. L’histoire même du Bénin nous l’enseigne. En effet, personne n’avait cru que Boni  Yayi serait parti dans ces conditions, puisqu’il était au plus fort de sa popularité.

Personne n’avait pensé que le candidat qu’il aurait adoubé ne serait pas élu, jusqu’à ce qu’il désigne ce candidat et qu’un groupe se dresse contre celui-ci. En dépit de sa popularité, son candidat a perdu l’élection.

Nous sommes donc un groupuscule qui travaille sans être porté sur ce qui attire les hommes politiques, à savoir ce qui brille, le matériel. Nous sommes convaincus et nous sommes portés par des valeurs fondamentalement républicaines. Et à temps opportun, ces valeurs qui font la particularité de notre peuple, triompheront face au mensonge. Le peuple béninois n’est pas un peuple qu’on peut berner tout le temps.

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