Diplomatie

Na’eem Jeenah : « Ramaphosa semble enclin au dialogue avec le Maroc, mais aussi avec Israël »

Cyril Ramaphosa, président de l'ANC, le 20 décembre 2017 à une conférence du Congrès à Johannesburg. © Themba Hadebe/AP/SIPA

Depuis plusieurs mois, Rabat et Tel-Aviv ont la volonté de raviver leurs relations avec les capitales d'Afrique subsaharienne. Na'eem Jeenah, directeur de l’Afro-Middle East Center, à Johannesburg, analyse les réactions de la classe politique et de la société sud-africaine face à ces résolutions.

Fin novembre, le roi du Maroc Mohammed VI a rencontré le président sud-africain Jacob Zuma à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Les deux pays, qui entretiennent des relations diplomatiques a minima et campent sur des positions radicalement antagonistes concernant le Sahara occidental, se sont entendus pour raffermir ces dernières et rouvrir des ambassades. L’événement a, bien sûr, retenu l’attention des opinions publiques. Les récents événements concernant Jérusalem ont aussi frappé les consciences en Afrique du Sud, pays dont l’élite politique est connue pour son soutien à la cause palestinienne. Lors du dernier congrès de l’ANC (Congrès national africain, au gouvernement), à la mi-décembre, les militants n’ont pas manqué d’aborder le sujet.

Na’eem Jeenah est directeur de l’Afro-Middle East Center, à Johannesburg. Campé à gauche, il observe les mondes arabes, moyen-orientaux et musulmans depuis l’extrême sud du continent. Ici, il analyse les tendances de fond qui animent la classe politique et la société sud-africaine devant les volontés nettes de Rabat et de Tel-Aviv de raviver leurs relations avec les capitales d’Afrique subsaharienne et notamment Pretoria.

Jeune Afrique : Le roi du Maroc a récemment rencontré Jacob Zuma. Diriez-vous qu’il peut y avoir une réconciliation entre les deux pays ?

Na’eem Jeenah : Tout dépend de ce que vous entendez par « réconciliation ». Les deux pays sont en bonne voie pour rétablir des relations diplomatiques complètes. Le roi du Maroc a déjà nommé un ambassadeur mais l’accord n’a pas été signé par l’Afrique du Sud. Avec la rencontre entre Zuma et Mohammed VI, tout va s’accélérer. Rappelons qu’il n’y a pas de barrières commerciales entre les deux pays et que les Marocains ont indiqué qu’ils souhaitaient accroître les échanges, en commençant par ouvrir une ligne de la Royal Air Maroc vers l’Afrique du Sud. D’un autre côté, Pretoria ne reculera pas sur sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et ne fera aucun compromis sur l’accueil d’une ambassade de la RASD à Pretoria.

Certains disent que l’Afrique du Sud lâche certains de ses principes idéologiques pour plus de pragmatisme…

Cette dynamique existe sûrement d’une manière ou d’une autre mais, en l’espèce, c’est plutôt le Maroc qui change d’attitude. À ce sujet, l’Afrique du Sud jouait déjà sur une forme de pragmatisme. La nouvelle attitude marocaine est que les vues des deux États peuvent différer sur la question du Sahara, mais que cela ne doit pas empêcher de bonnes relations au demeurant.

Il y a un fort sentiment de sympathie pour la RASD au sein de l’ANC, mais seul un petit nombre de militants considèrent qu’il ne devrait pas y avoir de relations avec le Maroc

C’est la nouvelle ligne du Maroc sur le continent et l’Afrique du Sud semble prête à accepter cela. Cela n’empêchera pas de possibles oppositions au sein de l’Union africaine (UA), au sujet du statut ou de la place de la RASD.

Il y a-t-il vraiment au Congrès national africain (ANC, au gouvernement), ou parmi ses alliés, un camp qui lutte pour la reconnaissance de l’indépendance du Sahara ?

Il y a un fort sentiment de sympathie pour la RASD au sein de l’ANC, mais seul un petit nombre de militants considèrent qu’il ne devrait pas y avoir de relations avec le Maroc. Il n’y aura, d’ailleurs, que très peu d’opposition à la nouvelle page qui s’ouvre dans les relations entre le Maroc et l’Afrique du Sud. Quant à Cyril Ramaphosa, il ne compte pas parmi les supporters les plus intransigeants de la cause sahraouie au sein du parti. Il risque de vouloir normaliser au maximum les relations de Pretoria avec Rabat.


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Le Maroc risque-t-il de « doubler » le vieil ami algérien dans le cœur de Pretoria ?

Je ne pense pas. Les relations de l’Afrique du Sud avec l’Algérie sont vieilles et ont une profondeur particulière. C’est une histoire de combats liés. Une amélioration des relations avec le Maroc ne changera pas cela. Des Algériens ne seront peut-être pas satisfaits du mouvement de réconciliation avec Rabat, mais beaucoup savent que cela n’affectera pas la proximité entre les deux pays. Au contraire, l’Algérie va maintenant tenter de se rendre plus attrayante pour l’Afrique du Sud en tant que partenaire commercial.

L’ancien président tunisien Moncef Marzouki est un admirateur de Nelson Mandela. Il a soutenu l’élection de Nkosazana Dlamini-Zuma à la tête de l’Union africaine et à la mort de Mandela, il a déclaré un deuil national. La classe politique sud-africaine est-elle solidaire de cette Tunisie en pleine transition ?

Il y a beaucoup d’admiration en Afrique du Sud pour le soulèvement tunisien et la rapide transition qui a suivi. Il y a d’ailleurs eu un certain nombre de visites entre l’Afrique du Sud et la Tunisie. Des hommes politiques, mais pas que.

Les relations entre les deux pays nécessitent encore beaucoup de travail

Ce sentiment de sympathie existe aussi au sein de l’ANC et de la classe dirigeante. Cependant, sur un plan pratique, les relations entre les deux pays nécessitent encore beaucoup de travail. Il y a bien eu des discussions parmi les décideurs politiques pour pousser à ce que l’Afrique du Sud assiste la Tunisie dans le domaine de la justice transitionnelle, mais ce soutien est resté timide, alors qu’il semble évident. Pour le coup, on peut espérer que cette volonté se transforme vite en actes.

Israël essaie de se rapprocher des capitales africaines. Quelle est l’attitude de Pretoria et du bloc dirigeant à cet égard ?

On peut remarquer des contradictions apparentes dans les relations avec Israël. Le soutien formel à la cause palestinienne cohabite avec l’existence de relations commerciales, des liens diplomatiques entre l’Afrique du Sud et Israël. Cela a été largement basé sur une sorte de « pragmatisme » de la part de Pretoria.


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De l’autre côté, il subsiste un très fort sentiment propalestinien parmi l’ANC et chez ses alliés, en particulier au parti communiste et au Congress of South African Trade Unions (COSATU, confédération syndicale). Avec d’autres, notamment une campagne assez populaire et favorable au boycott économique d’Israël, ces mouvements pèsent en faveur de l’adoption d’un agenda diplomatique officiel propalestinien.

Les achats d’armes israéliennes par l’Afrique du Sud sont rares depuis 1994

Preuve de l’importance de cette cause : la résolution prise à la mi-décembre lors du congrès de l’ANC, appelant à rétrograder l’ambassade sud-africaine en Israël. Mais malgré ce sentiment politique, la résolution de l’ANC illustre bien une certaine retenue : il ne s’agit pas d’affecter les relations commerciales ou les relations entre les citoyens israéliens et sud-africains. Et Ramaphosa semble assez ouvert à des relations fortes avec Israël et a de bonnes relations avec des relais locaux israéliens.

Et l’Afrique du Sud achète des armes à Israël, ce qui est parfois relevé dans la presse maghrébine ou arabe…

Les achats d’armes illustrent bien toute l’ambivalence des relations entre Pretoria et Tel-Aviv. Cependant, il faut rappeler que les achats d’armes israéliennes par l’Afrique du Sud sont rares depuis 1994. Nous parlons de moins d’une demi-douzaine d’achats. Et tous étaient des achats indirects – par des tiers plutôt que par Israël directement.

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