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Pour le professeur Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, Daesh ne s’explique pas par le fait islamique

Image issue d'une vidéo de propagande de l'organisation État islamique montrant une colonne jihadiste à Raqqa, en Syrie, à une date indéfinie. © AP/SIPA

Dans son dernier ouvrage, paru fin novembre à Londres, le professeur et ancien ministre mauritanien présente le mouvement terroriste comme une organisation moderne qui se nourrit de la violence contemporaine.

Replacer l’apparition et l’expansion de Daesh dans un contexte, en permettant l’analyse. Telle est l’importante ambition de Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, ex-ministre des Affaires étrangères mauritanien et aujourd’hui professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève.

Mais son livre, A Theory of Isis – Political violence and the Transformation of the Global Order (Une théorie de l’« État islamique » – Violence politique et transformation de l’ordre mondial, en français), paru fin novembre dernier chez Pluto Press (Londres), est d’ores et déjà très bien accueilli dans le monde anglophone.

Un groupe moderne

Dans son ouvrage, Ould Mohamedou replace Daesh dans une dynamique très contemporaine. Sous sa plume, le groupe terroriste, malgré ses campagnes de communication qui multiplient les clins d’œil à une ère passée et fantasmée, est bien un groupe tout à fait moderne. L’utilisation massive de l’outil Internet occupe ainsi une place importante dans le livre.


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Et Daesh, remarque l’auteur, est tout autant un produit de ces outils et de ces codes culturels d’aujourd’hui, qu’un utilisateur. Mais ce n’est pas le seul exemple venant prouver l’aspect moderne du groupe, dont Ould Mohamedou retrace la généalogie profonde.

Le « boomerang colonial »

Si Daesh est tout à la fois l’héritier d’Al-Qaïda, une insurrection islamiste mais teintée de revanche nationaliste, et un mouvement accueillant des jeunes Occidentaux, son émergence n’en repose pas moins sur deux piliers.

D’une part, il y a ce que Ould Mohamedou appelle le « boomerang colonial ». Les deux facettes de Daesh – ses militants arabes engagés dans la foulée de l’invasion irakienne ou de la révolution syrienne, comme ses adeptes occidentaux nés à proximité des capitales des grandes puissances –, sont les héritages d’un ordre mondial fondé sur des rapports coloniaux jamais sérieusement changés. Ces rapports nourrissent un climat de violence et de défiance envers les États qui favorise l’expansion du groupe.


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D’autre part, Daesh évolue dans une modernité qu’il maîtrise parfaitement, selon l’auteur. Le livre compare, par exemple, la propagande du groupe à celle d’Al-Qaïda, dont il est issu, et sur lequel Ould Mohamedou a travaillé dans un ouvrage précédent, Understanding Al Qaeda: Changing War and Global Politics. Les vidéos de Daesh zooment sur les combattants de base, au lieu de convoquer les leaders. Elles « individualisent le récit » jihadiste et attirent ainsi des jeunes occidentaux de diverses origines en quête de sens.

Ennemi proche, ennemi lointain

Pour l’écrivain, le succès de Daesh, bien que ce dernier soit pétri d’idéologie salafiste, ne s’explique pas par une quelconque prédisposition des musulmans à la violence, ni par les textes canoniques de l’islam. Il prend donc quelque peu parti, sans l’énoncer, dans le sempiternel débat suivant : le fait religieux est-il central ou à la périphérie seulement du fait terroriste ? Lui le place à la périphérie, se concentrant sur des dynamiques géopolitiques et sociales.

Son travail sonnera notamment familier aux lecteurs francophones de deux auteurs bien connus, Olivier Roy et François Burgat. S’il ne les cite pas, Ould Mohamed semble néanmoins les rejoindre sur plusieurs points. Le premier est connu pour expliquer que le ralliement des jeunes Occidentaux à Daesh relève non pas « de la radicalisation de l’islam mais de l’islamisation de la radicalité ». Et évoque une révolte générationnelle et nihiliste. Le second analyse l’islamisme en général à l’aune des violences et des dépossessions dont héritent nos sociétés post-coloniales.

Ould Mohamedou esquisse une synthèse de ces hypothèses et prouve qu’elles ne sont pas antagonistes.

 

 

 

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