Niger : Issoufou et Amadou à couteaux tirés

Entre Issoufou (à dr) et Hama Amadou, l'alliance n'aura pas duré trois ans. © Vincent Fournier pour J.A.

Ils ont presque le même âge, ils ont percé en politique au même moment, l'histoire les a parfois rapprochés... Mais rien ne va plus entre le président Mahamadou Issoufou et son ancien allié devenu son plus grand rival, Hama Amadou. Et la présidentielle de 2016 n'y est pas pour rien.

Jusqu’au mois dernier, la crise politique au Niger avait un petit air de déjà-vu. Mais depuis le 19 mai, elle a pris un tour inquiétant. Ce jour-là, la façade du domicile de Mohamed Ben Omar, un député de la majorité, a été mitraillée à Niamey par trois hommes circulant à moto. Pas de victimes. Plus grave, trois jours plus tard, toujours à Niamey, le siège du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), le parti du président Mahamadou Issoufou, a été attaqué au cocktail Molotov. L’un des trois blessés est gravement brûlé.

Aussitôt, la police a interpellé une quarantaine de militants du Mouvement démocratique nigérien pour une fédération africaine (Moden Lumana Fa), de l’opposant Hama Amadou. Le fils de Hama, Ismaël, a été pris dans le coup de filet. Le 3 juin, la plupart ont été soit relâchés, soit remis en liberté provisoire, mais six d’entre eux ont été inculpés pour "atteinte à la sûreté de l’État" et incarcérés dans les prisons de Kollo (au sud de la capitale) et de Niamey. Parmi eux, l’ancien ministre de la Santé, Soumana Sanda, et l’ancien maire de Niamey, Oumarou Dogari. L’accusation est grave. Les suspects risquent de lourdes peines de prison.

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En 2009 les deux anciens Premiers ministres se sont rapprochés

Signe de la montée des tensions, la violence verbale. Hassoumi Massaoudou, le fougueux ministre de l’Intérieur, n’hésite pas à dire que "les gens de Lumana voulaient créer une situation insurrectionnelle afin de pousser l’armée à intervenir. En fait, ils voulaient créer les conditions d’un putsch". Hama Amadou, qui préside toujours l’Assemblée nationale malgré son passage à l’opposition, réplique : "Les attaques du domicile du député Ben Omar et du siège du PNDS sont des simulacres. La finalité, c’est de m’arrêter afin de pouvoir m’éliminer de la compétition en 2016."

Il affirme même au journal nigérien Le Courrier que "des gens qui se disent policiers ont approché [son] personnel de maison pour essayer de [l’]empoisonner". Le parquet de Niamey vient d’ouvrir une enquête. La polémique est devenue si forte que l’autre chef de l’opposition, le très discret Seini Oumarou, du Mouvement national pour la société de développement (MNSD), est sorti de son calme légendaire pour dénoncer "la paranoïa du pouvoir".

À l’origine de cette escalade, un duel entre deux hommes qui n’ont pas peur du combat : Mahamadou Issoufou, que ses amis appellent Zaki, "le lion", et Hama Amadou, ceinture noire de judo. Ils ont quasiment le même âge – 62 ans pour le premier, 64 ans pour le second – et tous deux sont de brillants technocrates qui ont percé lors des joutes oratoires de la Conférence nationale de 1991. Un temps, en 2009, quand le vieux Mamadou Tandja a voulu s’accrocher maladroitement au pouvoir au nom du mouvement Tazartché, les deux anciens Premiers ministres se sont rapprochés et ont applaudi au coup d’État anti-Tandja.

L’accord conclu à Tripoli, sous la tente de Kadhafi, en mars 2011, n’était qu’un mariage de raison.

Plus tard, en janvier 2011, lorsque Issoufou et Oumarou se sont qualifiés pour le second tour de la présidentielle, Hama a vite compris que la junte ne laisserait jamais gagner Oumarou, pour la simple raison qu’il était l’héritier politique de Mamadou Tandja, l’homme qu’elle avait renversé. Aussi Hama, arrivé troisième au premier tour, a-t-il habilement négocié un ticket pour cinq ans : Issoufou président de la République et lui-même président de l’Assemblée nationale. Mais cet accord conclu à Tripoli, sous la tente de Kadhafi, en mars 2011, n’était qu’un mariage de raison.

Le mariage Issoufou-Hama n’a tenu que deux ans

Est-ce à cause de l’intransigeance de Mahamadou Issoufou, qui est un manoeuvrier politique hors pair et un homme dur en négociations ? Ou à cause de l’impatience de Hama Amadou, qui a déjà été deux fois Premier ministre (de 1995 à 1996 et de 2000 à 2007) et veut accéder à la fonction suprême avant qu’il ne soit trop tard ? Le mariage Issoufou-Hama n’a tenu que deux ans. En août 2013, il a cassé en vue de 2016, une année électorale qui promet d’être chaude. Puis, en octobre, le Moden Lumana de Hama a rejoint son frère ennemi du MNSD dans l’Alliance pour la République, la démocratie et la réconciliation (ARDR).

Cette coalition de l’opposition a tenté alors de mettre le gouvernement en minorité à l’Assemblée nationale dans l’espoir d’imposer au chef de l’État une cohabitation. La tentative a échoué, car plusieurs lieutenants de Hama, dont le secrétaire général du Moden Lumana, Omar Hamidou Tchiana, ont refusé de passer à l’opposition. Mais le coup a laissé des traces. Depuis octobre, Issoufou et Hama ne se parlent plus. Les deux hommes sont à couteaux tirés. D’autant qu’en mai toute la garde rapprochée de Hama a été changée sur ordre du gouvernement et sans le consentement du principal intéressé, qui s’est senti menacé.


Mahamadou Issoufou, le cef de l’État. © Vincent Fournier pour J.A.

 

La stratégie de l’épine dans le pied

Hama va-t-il tomber de son perchoir ? Depuis trois mois, le président de l’Assemblée nationale est la cible de toutes les attaques du pouvoir. Mais, pour l’instant, il s’accroche à son fauteuil et tient bon. À la Chambre, il faut les deux tiers des suffrages – 76 voix – pour le faire chuter. Or le PNDS et ses alliés ne les ont pas. "C’est bien parce qu’ils n’arrivent pas à me destituer qu’ils utilisent contre moi tous les moyens détournés", estime le grand rival de Mahamadou Issoufou. Le ministre de l’Intérieur, Hassoumi Massaoudou, réplique : "Si le titulaire du perchoir n’était pas le principal pourfendeur du gouvernement, nous aurions supporté plus facilement cette situation. Cela dit, si nous n’obtenons pas la majorité des deux tiers, nous nous en accommoderons. Nous ne sommes pas là pour passer en force."

En fait, à Niamey, beaucoup s’étonnent que Hama n’ait pas lui-même démissionné après son passage à l’opposition. "En France, Claude Bartolone pourrait-il quitter le Parti socialiste et continuer à présider la Chambre ?" s’étonne Omar Hamidou Tchiana, l’ex-homme de confiance de Hama. "Oui, je suis toujours au gouvernement, ajoute Tchiana, qui est ministre d’État, chargé des Mines et du Développement industriel – un ministère stratégique au pays de l’uranium. Quand Hama a rompu avec le pouvoir, il a demandé à tous les ministres et à tous les directeurs généraux issus du Moden Lumana de démissionner de leur poste. Mais pas lui. C’est un non-sens ! En plus, nous sommes en Afrique, et ici c’est le chef qui donne l’exemple."

Réponse de Hama : "En 2011, quand j’ai été élu, tous les députés ont voté pour moi sauf un. C’était un plébiscite. Le poste n’appartient pas aux gens de la majorité. Il n’y a pas de raison que je leur fasse de cadeau, et je reste où je suis pour les embêter et pour montrer à Mahamadou Issoufou les limites de son pouvoir." Hama ou la stratégie de l’épine dans le pied…

Ce qu’il ne dit pas, c’est que le perchoir a aussi l’avantage de le protéger. En 2008, après sa rupture avec Mamadou Tandja, le président de l’époque, l’ancien Premier ministre a été faussement accusé de détournement de fonds et jeté en prison. Bien entendu, il ne veut pas revivre ces dix mois de souffrance dans une cellule surchauffée, sans ventilateur, au pénitencier de Koutoukalé. Et quand il dit : "Le pouvoir veut m’arrêter pour m’empêcher d’être candidat en 2016", sans doute en est-il persuadé.

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Hama Amadou, le président de l’Assemblée nationale.
© Vincent Fournier pour J.A.

Dans vingt mois, Issoufou défendra son bilan

"Éliminer Hama de la présidentielle de 2016 ? C’est de la rigolade", rétorque Hassoumi Massaoudou, l’un des plus proches compagnons du président Issoufou. "Nous n’agissons pas. Depuis un an, c’est lui qui agit, et nous réagissons. Nous sommes prêts à aller aux élections contre qui que ce soit. Si nous sommes battus, nous quitterons le pouvoir. Nous ne sommes pas obsédés par un second mandat en 2016." Obsédés, non. Mais déjà en campagne, oui.

Dans vingt mois, Issoufou défendra son bilan sur au moins deux axes : l’initiative 3N (les Nigériens nourrissent les Nigériens) et les infra­structures.

Dans vingt mois, Issoufou défendra son bilan sur au moins deux axes : l’initiative 3N (les Nigériens nourrissent les Nigériens) et les infra­structures (le premier chemin de fer, la "route de l’uranium", etc.). Grâce à l’accord conclu le 26 mai avec le groupe nucléaire français Areva, il espère tous les ans – selon un dernier chiffrage – 20 à 22 milliards de F CFA (30,5 à 33,5 millions d’euros) de recettes fiscales supplémentaires pour tenir certaines de ses promesses électorales dans le domaine social. Un point noir pour l’instant : les libertés publiques et "la chasse aux sorcières" que dénoncent l’opposition et une partie de la société civile. C’est sans doute sur ce terrain que Hama Amadou engagera le fer.

Paris attend de voir

En france, on suit avec attention la situation politique au Niger. D’abord parce que Niamey est un allié stratégique dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. "Il ne fait aucun doute, affirme une source au ministère français de la Défense, que le Niger est une des clés de voûte de la réorganisation de nos forces dans la sous-région." Mais Niamey est également un partenaire privilégié, qui accueille dans son septentrion deux filiales d’Areva, Somaïr et Cominak. Cependant, la France se défend de vouloir s’immiscer dans ses affaires internes. Pas question de prendre partie pour l’un ou l’autre camp. "Naturellement, on regarde ce qui se passe au Niger, indique un porte-parole du Quai d’Orsay. Notre ambassade se tient informée des derniers développements liés à ces tensions politiques, et dans le cadre de notre dialogue avec les autorités élues du pays nous appelons régulièrement au respect de l’État de droit et à la stabilité des institutions."Seidik Abba