Sécurité

RDC : des massacres de civils planifiés et perpétrés par les forces de sécurité, selon la FIDH

Une équipe de la Monusco dépêchée après l'explosion d'un engin non identifié à Matamba, dans le Kasaï-Central, le 14 mai 2017. © Biliaminou Alao/Flickr/Monusco

Certains massacres de civils au Kasaï ont-ils été orchestrés par les autorités étatiques congolaises ?

Dans un rapport publié mercredi, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) accuse l’armée et des miliciens Bana Mura d’être impliqués dans des tueries de masse commises dans le territoire de Kamonia. Des violences préméditées et planifiées, qui auraient eu pour objectif « d’instaurer un climat de peur généralisé », selon Tchérina Jerolon, l’une des auteures du rapport.

Jeune Afrique : Pouvez-vous revenir en quelques mots sur la genèse des violences au Kasaï ?

Tchérina Jerolon : Tout a débuté en août 2016, avec la mort du chef coutumier Kamuina Nsapu lors d’une opération des forces de défense et de sécurité. En réponse, ses partisans se sont lancés dans une insurrection contre les représentants du pouvoir central. En peu de temps, au moins cinq provinces du Grand Kasaï sont touchées par un mouvement insurrectionnel violent.

Nous avons été frappés par l’ampleur et la gravité des crimes, que l’on peut qualifier de crimes contre l’humanité

Malgré la modestie de l’armement des miliciens de Kamuina Nsapu [principalement des frondes et des machettes, NDLR], les autorités congolaises déploient une répression disproportionnée. Sur le territoire de Kamonia, celle-ci prend la forme d’exactions envers les civils, qui sont planifiées et exécutées par les forces de sécurité congolaises et des miliciens Bana Mura [une milice pro-gouvernementale, soutenue et armée par les autorités congolaises, selon les Nations unies, NDLR]. Sont particulièrement visés les membres de l’ethnie Luba, considérés comme complices des Kamuina Nsapu. Exécutions sommaires, violences sexuelles, habitations incendiées… Nous avons été frappés par l’ampleur et la gravité des crimes, que l’on peut qualifier de crimes contre l’humanité.

Il faut bien noter que certains de ces massacres ne visaient absolument pas les miliciens Kamuina Nsapu. Il ne s’agissait plus de la répression d’une insurrection, mais d’exactions à grande échelle contre une population civile.

C’est notamment le cas du massacre du village de Cinq…

Effectivement, ce village, qui est situé dans le territoire de Kamonia, a été attaqué le 24 avril dernier par des miliciens Bana Mura, coordonnés et soutenus par des éléments des forces de sécurité congolaise. Les assaillants ont mis le feu aux maisons, où des civils s’étaient réfugiés. Ils ont également incendié l’hôpital de Cinq, où se trouvaient 90 patients, le personnel médical et des survivants de l’assaut. Beaucoup d’entre eux ont été brûlés vifs ou tués par balles. Durant l’attaque, des femmes ont été violées, des enfants mutilés à coups de machette. Personne n’a été épargné.

D’après les témoignages que nous avons recueillis, des barrages ont été érigés par les militaires et les miliciens sur les principaux axes routiers autour du village de Cinq, avec pour objectif d’abattre les fuyards.

Comment expliquez-vous ce déchaînement de violences ?

Il faut resituer ces massacres dans une analyse plus large de la situation actuelle de la RDC. De nombreuses poches d’instabilité et de violence perdurent dans le pays, que ce soit dans le Tanganyika, le Kongo central, et, évidemment, dans les provinces de l’est. L’insécurité chronique dans ces régions a permis aux autorités de justifier le retard dans l’organisation des élections [qui ont été repoussées à décembre 2018, NDLR].  

Sur le territoire de Kamonia, il apparaît clairement que les massacres envers les civils ont été planifiés en amont

Sur le territoire de Kamonia, il apparaît clairement que les massacres envers les civils ont été planifiés en amont. Policiers, militaires et miliciens Bana mura se sont réunis à plusieurs reprises dans le but de préparer ces attaques et d’alimenter la haine à l’égard de l’ethnie Luba. Ce qui nous laisse penser qu’il y a eu une volonté de la part des autorités du régime d’instaurer un climat de peur généralisé, avec pour objectif de retarder les élections.

Au Kasaï, on compte plus d’un million de personnes déplacées. Comment voulez-vous dans ces conditions procéder à un enrôlement des électeurs digne de ce nom ?

Est-ce dû au fait que le Kasaï soit un bastion de l’opposition ?

C’est une possibilité que nous n’écartons pas. Lors des élections de 2011, l’Union pour la démocratie et le progrès social (le principal parti d’opposition) avait fait un score important dans la province. Etienne Tshisekedi était d’ailleurs originaire du Kasaï. Est-ce à dire que le pouvoir aurait orchestré les violences dans le but d’empêcher le vote des électeurs de l’opposition ? Les choses sont probablement plus complexes que cela, mais ce sont des données qu’il faut prendre en compte.  

Vous évoquez également dans le rapport une liste de 50 présumés responsables de massacres sur le territoire de Kamonia. Qui figure sur cette liste ?

Nous avons effectivement documenté près de cinquante noms, dont des éléments de l’armée nationale congolaise, des agents des services de renseignements, de la Direction générale des migrations, des Bana Mura, ainsi que des autorités locales. Nous nous réservons le droit de communiquer leurs noms à tout organe judiciaire ou commission d’enquête, qui serait en capacité de mener une enquête indépendante et impartiale.

Fermer

Je me connecte