Libye – Diego Garzitto, entraîneur de foot à Tripoli : « C’est parfois stressant »

Diego Garzitto, lorsqu'il entraînait le TP Mazembe, en 2009. © Hassan Ammar/AP/SIPA

Depuis le mois de septembre, Diego Garzitto entraîne Al-Ittihad Tripoli, un des clubs libyens les plus puissants. Le coach français s’est installé dans la capitale libyenne. Pour Jeune Afrique, il a accepté de raconter longuement cette expérience particulière vécue dans un pays instable et dangereux, et où le quotidien impose de prendre de nombreuses précautions.

À 67 ans, Diego Garzitto a décidé de faire un crochet par la Libye, un pays qui n’en finit plus de gérer l’après-révolution de 2011. L’entraîneur d’Al-Ittihad, qui a eu comme président un certain Saadi Kadhafi, avait déjà entraîné dans plusieurs pays africains : la Côte d’Ivoire, le Togo, l’Éthiopie, le Maroc, la RDC, avec à son palmarès une Ligue des Champions avec le TP Mazembe en 2009, l’Algérie et même le Soudan, où il a réussi à diriger les deux grands rivaux d’Omdurman, Al Hilal et Al Merreikh.

Depuis son départ des bords du Nil à la fin de l’été, Garzitto a accepté de s’asseoir sur le banc de touche d’Al-Ittihad. La reprise du championnat libyen cette année l’oblige à vivre à Tripoli, dans un contexte politique et sécuritaire particulier. Témoignage.

Des supporteurs du club Al-Ittihad de Tripoli, en 2007, avant la guerre. Désormais, les matches sont ouverts à 200 à 300 personnes maximum. © Wikimedia / BenTaher / Public Domain

Jeune Afrique : Comment êtes-vous devenu l’entraîneur d’Al-Ittihad ?

Diego Garzitto : Cela faisait plusieurs années que ce club souhaitait ma venue. Comme il n’y avait plus de championnat en raison de la situation du pays, j’avais refusé. Et puis, à la fin du mois d’août, les dirigeants libyens m’ont recontacté. J’étais sous contrat avec Al Merreikh jusqu’au 30 novembre. Je ne voulais pas partir, sauf que le club soudanais ne me payait plus depuis un certain temps. J’ai donc rencontré l’un des principaux dirigeants du club.

Ma première interrogation concernait évidemment la sécurité. On entend beaucoup de choses sur la Libye. Mais le haut responsable qui m’a recruté, qui occupe des fonctions importantes au niveau de la sécurité à Tripoli, m’a rassuré et m’a donné quelques garanties. Sans même aller à Tripoli avant de m’engager afin de me faire une idée, j’ai accepté.

Quelles étaient ces garanties ?

D’abord, avec mon fils Anthony qui fait partie du staff technique, et un adjoint tunisien, nous vivons dans un hôtel ultra sécurisé de Tripoli. Un hôtel où il faut montrer patte blanche si on veut entrer.

Il y a beaucoup de policiers, notamment en civil. Nous nous déplaçons sous la protection d’un garde du corps, qui est également notre chauffeur. Il est armé jusqu’aux dents.

Un soldat de l'armée libyenne à Tripoli, en novembre 2013. © Manu Brabo/AP/SIPA

Le risque zéro n’existe pas. Nous sommes toujours accompagnés de notre garde du corps

Devez-vous vous astreindre à certaines obligations, afin d’éviter de vous mettre en danger ?

Le risque zéro n’existe pas. Cette ambiance est parfois un peu stressante, je le confirme. On nous interdit de marcher seul dans les rues de la capitale. Nous sommes toujours accompagnés de notre garde du corps. Quand nous allons à la plage, vers notre hôtel, nous sommes toujours en groupe de cinq ou six, et on ne reste pas trop longtemps.

Parvenez-vous à sortir du triptyque hôtel-entraînements-matches ?

Nous avons la chance de pouvoir travailler dans un centre d’entraînement fonctionnel et sécurisé… Mais pour répondre à votre question, oui, nous essayons de nous offrir quelques moments de distraction. On va régulièrement manger en ville le soir, ou boire un café.

Le club d’Al-Ittihad, qui est un club omnisports, emploie des entraîneurs tunisiens pour le basket, le hand et le volley. Il nous arrive de nous retrouver pour passer un moment. Nous sommes toujours placés sous la protection d’un garde du corps. Cela fait un peu bizarre, mais nous n’avons pas vraiment le choix. Je n’avais jamais connu cela auparavant.

Tripoli vous semble-t-elle être une ville sous tension ?

Il y a beaucoup de policiers dans les rues. Cela signifie bien quelque chose… Ce que j’ai pu remarquer, c’est que les gens essayent de vivre normalement. Ou presque. Il y a du monde dans les rues, dans les cafés, les restaurants.

J’ai pu croiser des étrangers. Italiens, Chinois, Néerlandais. Des gens qui ont repris leur travail perdu lors des événements de 2011. Le pays est en pleine reconstruction, et des étrangers y participent.

Le championnat libyen a repris en 2017, après plusieurs années d’interruption. Votre équipe doit se déplacer. Dans quelles conditions ?

Il y a quatre groupes de sept équipes, et les premiers disputeront un tour final. Nous avons déjà dû nous rendre à Misrata et Benghazi. Autant, à Tripoli, il y a des conditions de sécurité assez strictes, autant les déplacements dans ces villes sont beaucoup plus stressants. Notre bus bénéficie d’une grosse escorte policière, avec trois ou quatre véhicules pour nous accompagner ; mais cela n’empêche pas d’avoir un peu peur.

On sent tout de suite que ce sont des zones où règne une vraie tension et où la sécurité n’est pas la même qu’à Tripoli. Nous devions également affronter Sabna, une équipe basée à Aschrara, une ville du sud-ouest, mais notre président a estimé que c’était trop dangereux et il n’a pas voulu qu’on s’y rende. Finalement, le match s’est déroulé à une centaine de kilomètres de la capitale.

Un migrant subsaharien au port de Tripoli en avril 2016. © Mohame Ben Khalifa/AP/SIPA

Les migrants, à Tripoli, on ne les voit pas

Il a beaucoup été question des migrants ces dernières semaines. Est-ce un sujet que vous pouvez aborder avec vos interlocuteurs libyens ?

C’est difficile… Les migrants, à Tripoli, on ne les voit pas. Je sais que c’est plutôt dans le sud du pays, porte d’entrée pour eux, que la situation est la plus difficile, ainsi que dans d’autres villes côtières. A Tripoli, comme on ne peut pas se déplacer seul, il est difficile de voir certaines choses.

Et puis, j’ai bien compris qu’en tant qu’étranger, il est préférable de ne pas aborder certains sujets, et donc ne pas se mêler de politique intérieure. Par contre, quand je discute avec certains d’entre eux, je sens qu’ils sont plutôt optimistes pour l’avenir de leur pays, même si sera sans doute assez long. Ils disent qu’il y a de l’argent grâce au pétrole. D’ailleurs, dans certains quartiers de Tripoli, on sent une certaine aisance, avec beaucoup de commerces. Mais il y a aussi de la pauvreté.

Les joueurs étrangers que vous tentez de recruter sont-ils réticents à l’idée de venir vivre à Tripoli ?

Ils posent des questions, ils veulent être rassurés. On va essayer de faire venir un Ghanéen, un Ivoirien et un Camerounais. L’équipe va disputer la Coupe de la Confédération en 2018. C’est un challenge intéressant.

L’aspect financier est aussi intéressant. Al-Ittihad dispose de moyens importants. Les salaires sont bons, je ne vais pas le cacher. Comme le contexte local est particulier, la compensation financière est assez attractive.

Comment jugez-vous le niveau du football libyen ?

Les joueurs libyens évoluant au pays ont souffert du manque de compétition. Il n’y avait pas de championnat. Seuls les clubs qualifiés pour les compétitions comme la Ligue des Champions et la Coupe de la Confédération parvenaient à jouer autre choses que des matches amicaux.

Les clubs libyens les plus aisés étaient en exil, le plus souvent en Tunisie. En 2018, on espère pouvoir jouer devant un peu plus de public en championnat. Actuellement, c’est limité à 200 ou 300 personnes. Pour les matches de Coupe de la Confédération, on recevra sur terrain neutre, probablement en Tunisie…

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