Madagascar : magistrats enfermés, détenus évadés… Retour sur une semaine de tensions à Ikongo

Une unité de police malgache patrouille dans les rues de la capitale Antananarivo, le 2 février 2009. © AP/SIPA

Une prison prise d'assaut par des villageois, une centaine de détenus dans la nature, des magistrats reclus quatre jours dans un poste de gendarmerie… Retour sur les événements qui ont secoué la semaine dernière la ville d’Ikongo, dans l’est de l’île.

« Je suis trop fatigué », déclare d’une voix tremblante l’un des trois magistrats évacués d’Ikongo, dans la matinée du lundi 18 décembre. Depuis quatre jours, l’homme était enfermé avec une dizaine de personnes à l’intérieur d’une caserne de la gendarmerie de la ville, par crainte d’être lynché par une foule de villageois.

Les faits remontent au 13 décembre, lorsqu’une folie vengeresse s’est emparée d’un village de la région de Vatovavy-Fitovinany. Armés de sagaies, de couteaux et de haches, plusieurs centaines d’habitants ont pris d’assaut la prison d’Ikongo, à une cinquantaine de kilomètres de ce village de Madagascar. Tous sont alors à la recherche de dix détenus, soupçonnés des meurtres atroces de plusieurs membres d’une famille, dont les corps ont ensuite été brûlés. Leur objectif : exécuter ces assassins présumés. 

Au moins 97 prisonniers se sont échappés, et seule une poignée d’entre eux ont depuis regagné leurs cellules

Des agents pénitentiaires submergés

Pour décourager les assaillants, les agents de la prison tirent quelques coups de feu en l’air, mais ils se retrouvent vite submergés par le nombre. Les villageois fouillent de fond en comble la prison, à la recherche des meurtriers présumés. En pure perte, car « les magistrats avaient été avertis la veille d’un risque de vindicte populaire, et avaient décidé de les transférer dans une autre prison », explique à Jeune Afrique une source judiciaire sous couvert d’anonymat. Pour amplifier le chaos, donc, les villageois menacent d’exécuter les autres détenus, si ceux-ci ne prennent pas la fuite. « Au moins 97 prisonniers se sont échappés, et seule une poignée d’entre eux ont depuis regagné leurs cellules », précise cette même source.

Les villageois réclament alors le retour à Ikongo des meurtriers présumés, et prennent en otage cinq agents pénitentiaires. Leur libération sera finalement obtenue in extremis par le député de la circonscription. Mais les villageois font finalement savoir qu’ils veulent désormais la tête des magistrats responsables du transfert des prisonniers.

Une région très enclavée

Craignant pour leur vie, ces derniers s’enfuient dans les champs après l’assaut de la prison. Avec plusieurs agents pénitentiaires, ils trouvent finalement refuge dans un commissariat de police, avant d’être exfiltrés peu après dans la caserne de gendarmerie, réputée plus sûre à protéger grâce à la présence d’une quarantaine de militaires.

« Nous avons reçu des menaces de la part des villageois, explique l’un des dix reclus. Ils voulaient brûler les bureaux administratifs. » Face au risque d’être lynchés par la foule, ils essaient désespérément d’obtenir leur évacuation jusqu’à la ville de Fianarantsoa, à une soixantaine de kilomètres de là. Seul problème : Ikongo se situe dans une région très enclavée de l’île, avec des pistes impraticables lors de la saison des pluies.

Ces phénomènes de vindicte populaire risquent encore de dégénérer à l’avenir

Appelés en renfort pour retrouver les détenus et ramener le calme dans la région, des éléments de la force mixte police-gendarmerie en font cruellement les frais. En tentant de traverser une rivière en crue, un des trois camions de leur convoi est entièrement emporté par les flots. Bilan du drame : 6 morts et 3 disparus.

« Une météo défavorable »

Passer par les voies aériennes s’avère également périlleux, en raison de l’épaisse brume qui entoure cette région montagneuse. « Ils ne pouvaient pas décoller, car la météo était défavorable », explique Fanirisoa Ernaivo, la présidente du Syndicat des magistrats de Madagascar (SMM), qui a suivi de près les événements. Quatre jours seront finalement nécessaires pour que l’évacuation en hélicoptère soit menée à bien lundi matin.  

« Nous réclamons une enquête administrative et pénale, afin de comprendre ce qu’il s’est passé à Ikongo, affirme Fanirisoa Ernaivo. La population a le sentiment d’une justice à deux vitesses dans l’île. Et ces phénomènes de vindicte populaire risquent encore de dégénérer à l’avenir. »

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