Tunisie : renaissance de l’organisation féminine UNFT

Siège de l'UNFT © Wikimedia Commons

A l'occasion du 14e congrès de l’Union nationale de la femme tunisienne (UNFT), qui s'est tenu le 28 octobre 2017, le porte-parole du gouvernement, Iyed Dahmani, a annoncé l'engagement du gouvernement à prendre toutes les mesures nécessaires à la refondation de l'association. Récit.

Grâce à l’engagement du Premier ministre Youssef Chahed, l’Union nationale de la femme tunisienne (UNFT)  bénéficiera des ressources nécessaires à sa restructuration. Une aubaine pour l’association qui a été privée des subventions de l’Etat pendant cinq ans et qui s’est retrouvée dans l’incapacité de payer ses salariés. Depuis la révolution, elle a ainsi dû faire face à de nombreux obstacles liés à  son passé d’instrument du régime du président déchu Ben Ali.

L’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), principale force syndical du pays, a joué un rôle dans cette reconnaissance d’après la présidente de l’UNFT, Radhia Jerbi, contactée par Jeune Afrique : « L’UGTT a été sensible à notre acharnement. Ils nous ont aidées à mener à bien nos discussions avec les autorités et leur ont demandé d’arrêter leur négligence vis-à-vis de notre organisation. » Ce 14e congrès s’est d’ailleurs tenu sous la houlette de l’UGTT.  Le syndicat apportera  en outre une assistance à l’UNFT dans la restructuration de ses locaux ainsi que dans la reprise de ses fonctions.

Une histoire destourienne

L’UNFT est créée en 1956 par des militantes du Néo-Destour, dont les deux nièces d’Habib Bourguiba, Fathia Mzali et Radhia Haddad, grand-mère de Youssef Chahed. En 1962, Wassila Ben Ammar, deuxième épouse de Bourguiba, en devient la présidente d’honneur. Ce lien originel pousse certains observateurs à considérer que l’UNFT a été en quelque sorte la courroie de transmission des mots d’ordre du régime auprès de la population féminine.

Du temps de Ben Ali, l’association continue à exercer sous l’influence du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Elle est notamment connue pour des faits de corruption morale et financière pendant la dictature.

« A son entrée dans la salle des sports, le chef de l’Etat a été longuement applaudi par les cadres de l’Union féminine, qui scandaient des vivats à la gloire de la Tunisie et de son président, tout en brandissant des portraits du président Ben Ali et de son épouse » écrit par exemple, le 2 avril 2010, l’Agence Tunis-Afrique Presse (TAP) au sujet du 13e congrès de l’UNFT, présidé par Ben Ali.

Malgré sa réputation, l’UNFT a permis la mise en place de centres de formations professionnelles ou encore des centres d’aides dédiés aux femmes victimes de violences. Mais cela ne suffit pas à sauver l’organisation aux sorties de la révolution. Jugée trop proche du président déchu, celle-ci connaît une véritable marginalisation.

Scandale judiciaire après la révolution

En février 2011, le « collectif des 25 » formé d’avocats dont la mission consiste au dépôt de plaintes contre les lieutenants de Ben Ali mène une action contre l’UNFT et demande la désignation d’un administrateur judiciaire pour assurer les affaires courantes de l’Union.

Parmi ces avocats, Radhia Jerbi, indépendante à l’époque. Mais suite au conflit entre l’organisation et l’administrateur judiciaire, elle décide de jouer les intermédiaires et se rapproche de plus en plus de l’association.

Elle raconte cette rencontre avec l’UNFT avec émotion : « C’est en rencontrant ses militantes aussi bien les anciennes que les membres du comité indépendant (créé après la révolution) que j’ai réalisé que l’ennemi était en fait à l’extérieur. L’ennemi c’était l’idéologie islamiste qui a l’époque sévissait le pays et la classe politique. J’ai réalisé que l’institution devait continuer à exister pour œuvrer à défendre les acquis de la femme tunisienne. Ses affiliations devaient certainement changer, l’UNFT devait assurer son indépendance mais elle ne devait pas mourir. »

Mais au lieu de rompre avec leur mauvaise réputation, les responsables post-révolutionnaires sont de nouveau accusées d’abus financiers.  Le comité indépendant lui-même porte plainte contre certains membres du comité exécutif et fournit jusqu’aux preuves juridiques de son implication dans des affaires de corruption. Radhia Jerbi fait une nouvelle fois partie des plaignants dans ce dossier. « Je n’étais certainement pas là pour protéger ceux qui avaient profité des biens de l’UNFT. Je voulais simplement que l’association continue à jouer son rôle auprès de la femme tunisienne » explique-t-elle

Précarité financière et isolement

Malgré l’exclusion des personnes jugées dans ce scandale, l’UNFT continue à être marginalisée : ses subventions sont coupées et plusieurs de ses locaux sont squattés ou encore confisqués par les autorités ou d’autres associations dont certaines islamiques selon Radhia Jerbi. « L’Etat était contre nous sous le gouvernement de la Troïka, ils ont même cherché à nous dissuader d’organiser notre congrès exceptionnel en 2013. Nous avons dû saisir le tribunal pour obtenir l’autorisation de l’organiser » raconte la militante. A la suite de ce congrès, Radhia Jerbi devient présidente de l’association, mais cela ne suffit pas à améliorer la situation de l’UNFT.

« Nous avons subi un véritable harcèlement de la part de partis politiques, d’associations mais aussi de membres du gouvernement. Nous avons été traînés devant les chambres civiles et pénales. Nous avons dû transmettre aux autorités quasiment l’ensemble de nos documents même ceux datant de 1956. Ils voulaient prouver que notre création elle-même était illégale, c’est simple ils voulaient mettre l’association à terre ! » confie la présidente.

Pour palier à la fin des subventions, l’association a dû compter sur des donataires. Elles ont également eu recours au travail administratif alterné et à l’octroi d’avances sur salaires uniquement. « Nous avons malheureusement perdu beaucoup de militantes en cours de route » se désole-t-elle.

Le 14e congrès marque un renouveau

Grâce à ce congrès, l’association a pu se racheter une nouvelle légitimité auprès de certaines forces politiques. Ses membres ont aujourd’hui la légitimité administrative ainsi que  les ressources afin de mieux mener leurs actions. Une victoire certes, mais désormais le travail associatif doit réussir à faire oublier l’ancienne réputation de l’UNFT. Si l’organisation y arrive, elle pourrait être dressée comme l’exemple d’une renaissance démocratique symbolique, celle d’une institution historique qui a suivi le pays de l’indépendance jusqu’à l’après-révolution.

« L’année 2017 a marqué la fin d’un combat juridique et d’un combat administratif. Désormais nous devons montrer que nous sommes capable d’apporter aux femmes tunisiennes, de l’ensemble du territoire, l’aide dont elles ont besoin. » conclut Radhia Jerbi.

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