La démocratie en Afrique de l’Ouest entre progrès fragiles, espoirs et craintes

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Mathias Hounkpe est titulaire d’un Master of Philosophy en science politique de l’Université Yale aux États-Unis et d’un doctorat en physique mathématique de l’Université d’Abomey-Calavi du Bénin. Il est actuellement l’Administrateur du Programme de Gouvernance Politique et de Consolidation Démocratique de OSIWA (Open Society Initiative for West Africa).

CRS togolais face à des manifestants en faveur du leader de l'opposition Jean-Pierre Fabre, à Lomé, le 9 mars 2010. © Sunday Alamba/SIPA/AP

"… Je voudrais dire à mes frères présidents des autres pays que l’alternance est inévitable en Afrique et en Afrique de l’Ouest…"

[Tribune] Ces propos tenus lors du 3e Congrès ordinaire du RDR, le 10 septembre 2017 par le président ivoirien, M. Alassane Ouattara, répondent en écho à l’un des événements politiques africains majeurs de la fin de cette année : les manifestations des populations togolaises quasiment toutes les semaines depuis le 19 août 2017, dans plusieurs régions du Togo.

Ces événements, similaires à ceux de la Gambie en début 2017, et du Burkina Faso en octobre 2014, sont l’indication d’un progrès en matière démocratique en Afrique de l’Ouest. En effet, tout se passe comme si les citoyens s’accordaient progressivement et très largement (cf. graphique ci-dessous) sur des valeurs indispensables à la consolidation de la démocratie, notamment la limitation des mandats et l’alternance.

Au Togo, 85% des citoyens sont en faveur de la limitation des mandats présidentiels à 2, en Côte d’Ivoire ils sont 84% et en Guinée, 85%. Peut-on alors être surpris de la réaction des Togolais qui réclament depuis la mi-août, entre autres, la limitation des mandats ou si demain, Ivoiriens ou Guinéens prenaient les rues pour exprimer leur désapprobation si les rumeurs qui courent, que leurs présidents tenteraient de se maintenir au pouvoir, devaient se confirmer ?

Mieux, les citoyens de la région semblent faire progressivement le lien entre leurs conditions de vie et les performances des gouvernants. Par exemple, entre 2015 et 2016, sur 10 élections présidentielles, 5 des sortants (candidats, partis) ont perdu directement (Ghana, Gambie, Nigeria) ou non (Bénin) ou par abandon (Cap-Vert) les élections pourtant organisées par eux-mêmes. Une véritable révolution puisqu’entre 1990 et 2014, seuls 3 présidents sortants ont perdu les élections.

Ces progrès sur le front des élections ne devraient pas cacher les défis majeurs qui restent au sujet du fonctionnement et des performances des institutions démocratiques. Ici, la situation, au mieux, évolue en dents de scie. Ainsi, afin de faire respecter la volonté exprimée par les Gambiens lors de la présidentielle de décembre 2016, la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) était très engagée, au point de recourir à l’emploi de la force militaire. La même CEDEAO semble impuissante, quasiment paralysée devant la crise actuelle au Togo, Même si les situations en Gambie au début 2017 et au Togo en fin 2017 ne sont pas exactement les mêmes, la réaction de la CEDEAO semble pour le moins passer du jour à la nuit.

Les progrès sur le front des institutions démocratiques sont non seulement faibles mais réversibles

Par ailleurs, les difficultés rencontrées dans l’organisation des élections au Ghana en fin 2016 et au Sénégal en juillet 2017 montrent bien que même dans les pays considérés comme modèles en matière électorale dans la région, des défis demeurent. Pire, il semble difficile pour les pays de la région de consolider leurs institutions démocratiques sur la base de leurs expériences. Ces dernières années, les réformes constitutionnelles sont soit bloquées (Bénin, Ghana, Libéria, Sierra Léone, Mali …), soit controversées, instrumentalisées (Sénégal, Côte d’ivoire…). Comme si, dans la région, nous n’étions pas capables d’apprendre de la pratique de la démocratie pour l’améliorer.

En guise de conclusion, les populations ouest-africaines entrent progressivement dans leur rôle de citoyens alors que les progrès sur le front des institutions démocratiques sont non seulement faibles mais réversibles. Pour relever ces défis, la contribution de tous est nécessaire à commencer par celle de nos gouvernants dont nous attendons au minimum des positions très claires sur les valeurs cardinales de la démocratie et de la bonne gouvernance. Le Président Ouattara l’a fait par rapport à l’alternance et pour nous, en paraphrasant Petit Denis, grand Zouglouman ivoirien devant l’Eternel, « Ce qui est dit est dit ».

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