Politique

Algérie : comment un amendement de loi sur le tamazight a rallumé la contestation en Kabylie

Des centaines de Berbères rassemblés à Paris affichent des drapeau kabyles et un portrait de Lounès Matoub en avril 2002. © FRANCOIS MORI/AP/SIPA

Depuis quelques jours, cette région historiquement frondeuse proteste contre le rejet par la majorité présidentielle d'une proposition de loi visant à promouvoir l'identité berbère. État des lieux.

C’est l’amendement qui a mis le feu aux poudres. Un mouvement de contestation a touché plusieurs villes et villages de Kabylie à cause du rejet par l’Assemblée nationale algérienne (APN) d’un amendement visant à promouvoir la langue et la culture berbère (le tamazight).

Point d’orgue de cette colère citoyenne, des manifestations ont drainé lundi 11 décembre des dizaines de milliers de personnes à Tizi Ouzou, Béjaia et Bouira, les trois principales villes de Kabylie. À Bouira, 120 km à l’Est d’Alger, des heurts opposent depuis trois jours des manifestants à des dispositifs anti-émeutes, alors que l’université est fermée. Mercredi 13 décembre, les affrontements se sont propagés à plusieurs quartiers de la ville, contribuant à entretenir davantage la tension en Kabylie, connue pour être une région frondeuse.

Le rejet de cet amendement n’est sans doute qu’un prétexte. La nouvelle génération de Kabyles, biberonnée aux réseaux sociaux, se sent de plus en plus frustrée par le manque d’empressement du pouvoir à promouvoir l’identité berbère, bien que le tamazight soit promue langue officielle depuis la révision constitutionnelle de 2016.  

Pour tenter de circonscrire cette protestation et éviter qu’elle ne dégénère, les autorités évoquent une manipulation visant à déstabiliser cette région qui a déjà été le théâtre d’émeutes qui ont fait plus de 126 morts entre 2001 et 2003.

Y a-t-il eu manipulation ? Que s’est-il donc passé à l’Assemblée nationale pour susciter la colère dans les rues kabyles ?

À l’origine, une initiative d’un parti d’opposition 

Novembre 2017. Les députés de l’Assemblée nationale débattent de la loi de Finances 2018. Nadia Chouitem, députée du PT (Parti des travailleurs, opposition), propose un amendement pour renforcer l’enseignement du tamazight dans les établissements scolaires.

« Depuis quelques années, notre parti propose systématiquement un amendement de cette nature dans le cadre de la promotion de l’identité berbère. Notre amendement est d’autant plus pertinent que nous avons constaté une baisse de 0,2 % dans le budget alloué pour le HCA [le Haut commissariat à l’Amazighité, l’organisme officiel chargé de la promotion et de la réhabilitation de cette langue et de cette culture, ndlr]. Le président du HCA confirme lui-même que les moyens ne suffisent pas et que le nombre d’élèves qui suivent les cours de tamazight est insignifiant », explique Ramdane Taazibt, député du PT. 

Déposé au bureau de l’Assemblée nationale, conformément au règlement intérieur, l’amendement est accepté. Il atterrit donc devant la Commission des Finances et du Budget, où on examine les propositions de loi avant leur passage en plénière. Devant les membres de cette Commission, la députée du PT argumente sa proposition qui sera finalement rejetée, au prétexte qu’un tel amendement n’a pas sa place dans la loi de Finances et que le budget alloué au HCA est largement suffisant.

Petit à petit, la grogne a grossit

La députée du PT n’en démord pas. Les règlements de l’Assemblée permettent en effet aux députés d’inscrire à nouveau un amendement en plénière, bien que celui-ci ait été rejeté par la Commission présidée par Toufik Torche, député du FLN. Le 26 novembre, donc, les députés sont appelés à voter la loi de Finances 2018. Soumis au vote par le président de l’Assemblée nationale, comme le reste des textes de cette loi, le fameux amendement est rejeté par les députés de la majorité dite présidentielle. Tous les autres amendements proposés par les partis de l’opposition sont également passés à la trappe.

L’adoption de la loi de Finances 2018 se fait presque dans l’indifférence générale. Le mercredi 29 novembre, les premières manifestations de rue débutent dans la région de Béjaia. Des lycéens et des collégiens sortent pour protester contre le rejet de cet amendement. Au fil des jours, le mouvement de protestation gagne du terrain pour toucher d’autres localités de Kabylie, mais également la ville de Batna, dans les Aurès.

Qui manipule qui ? 

La protestation berbère se greffe sur une autre contestation liée à la politique d’austérité adoptée par la loi de Finances 2018, en raison de la crise financière que traverse l’Algérie depuis la chute des cours du pétrole. Devant l’ampleur des manifestations, les autorités montent au créneau pour tenter d’éteindre le feu.

Les partis de la majorité présidentielle justifient le rejet de cet amendement non sans accuser ses promoteurs de tentative de déstabilisation. Les partis de l’opposition, le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) ainsi que le FFS (Front de forces socialistes) s’en démarquent et évoquent une manipulation politicienne.

Manipulation ou pas, cet amendement aura rallumé l’étincelle de la contestation populaire en Kabylie.

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