Saint-Camille-de-Lellis : la face cachée d’une ONG

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Le Dr Pierre Sans est psychiatre retraité et l'auteur de "Chroniques d’un psychiatre libertaire 1966-2016" (Broché, 2016).

Capture d'écran du site internet www.associationsaintcamille.org. © Capture d'écran / J.A.

Dire ou ne pas dire, taire ou ne pas taire ? Que faire quand on est témoin d’abus insupportables, tolérés parce qu’on est en Afrique, mais que l’on dénoncerait à grands cris s’ils se déroulaient en Europe ?

Tribune. Psychiatre à la retraite, volontaire auprès d’ONG en Afrique de l’Ouest, j’ai soigné des malades mentaux au Bénin, en 2014, dans les centres de la Saint-Camille-de-Lellis. Très médiatisés grâce à la personnalité charismatique du fondateur Grégoire Ahongbonon, ceux-ci m’avaient d’abord emballé.

Cet ancien « réparateur de pneus », ainsi qu’il aime à se définir lui-même, y « délivre les fous enchaînés » que la superstition populaire africaine maintient dans une condition indigne. Il est vrai que Grégoire Ahongbonon a libéré des malades, mais l’image idéale que j’en ai initialement eue a fini par se fissurer.

Le traitement des malades laissait beaucoup trop à désirer. Dès 2015, j’ai lancé l’alerte et dénoncé dans l’ouvrage Chroniques d’un psychiatre libertaire (voir ci-dessous) les méthodes employées dans les centres de la Saint-Camille : traitements médicamenteux très lourds, souvent inadaptés, appliqués de façon arbitraire et standardisée, entretenant les malades dans un état de dépendance stuporeuse qui les transformait en zombies désocialisés bien loin d’être « libérés ».

Je n’ai pu que constater les dérives sectaires du fondateur

Je n’ai pu que constater les dérives sectaires du fondateur, qui règne en maître tout-puissant, quasiment désigné par Dieu, sur un système de soins complètement dévoyé. Le maître et d’anciens malades promus « aides-soignants », tous sans aucune qualification médicale, se sont arrogés le droit de prescrire sans discernement. Pire, ils ignorent et modifient les prescriptions des médecins humanitaires qui se succèdent, fascinés par l’aura internationale de Grégoire Ahongbonon et par l’expansion de son « œuvre ».

Expansion virale en Afrique de l’Ouest

De fait, sous sa houlette, après avoir démarré en Côte d’Ivoire, puis au Bénin, la Saint-Camille s’étend progressivement au Burkina Faso, au Togo et bientôt à la Guinée. Quelques psychiatres occidentaux servent d’alibi à cette expansion, mais beaucoup ne persévèrent pas et le turn-over est important.

En 2016, j’ai été alerté par des amis des Filles de la Croix, à Korhogo, en Côte d’Ivoire : Grégoire Ahongbonon tentait de prendre le contrôle de leur établissement. Grâce à la mobilisation de quelques personnes qui commençaient à se poser des questions, il finit par renoncer et les sœurs reprirent leur centre en main. Je m’y suis rendu en août 2017. J’y ai constaté que, sous leur gestion, les traitements avaient été considérablement allégés et les durées d’hospitalisation divisées par deux.

Audit accablant en Côte d’Ivoire

De passage à Abidjan, décidé à en savoir plus, je me suis procuré la copie d’un audit d’expertise comptable de la Saint-Camille en Côte d’Ivoire. Diligenté par l’archevêché de Bouaké et portant sur les années 2013 à 2015, celui-ci est accablant, décrivant par le menu un désordre impensable, avec des sorties et rentrées d’argent d’une opacité totale, probablement contraires au droit ivoirien. Le pouvoir du leader y est présenté comme « autocratique ».

Pourquoi a-t-on laissé prospérer ces structures hors de tout contrôle sanitaire ?

Pourquoi ce rapport impartial a-t-il été enterré, alors qu’il venait appuyer mes observations de 2014 ? Qu’en a fait la hiérarchie catholique ? Ce fonctionnement concerne désormais cinq États et des dizaines de milliers de malades mentaux. Pourquoi a-t-on laissé prospérer ces structures hors de tout contrôle sanitaire et organisationnel, alors que le doute s’installait ?

Silence assourdissant de l’OMS

Les États concernés doivent reprendre la main, nommer des administrateurs provisoires, lancer des audits complémentaires, remettre Ahongbonon à sa seule place de fondateur-président et faire respecter la déontologie médicale. Il suffirait pour cela d’appliquer les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), par exemple de n’autoriser que des infirmiers qualifiés à pratiquer des diagnostics et administrer des traitements, sous le contrôle de psychiatres locaux.

La Saint-Camille s’occupe de malades que ces États négligent, mais peut-on pour autant accepter les méthodes scandaleuses pratiquées dans ses centres ? Pourquoi l’OMS, pourtant alertée, reste-t-elle silencieuse ? Pourquoi cette omerta ?

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