Photographie – Ouverture des Rencontres de Bamako : « Réinvestir les imaginaires »

Par - Envoyé spécial à Bamako

« ça va aller » © Joana Choumali

La ministre malien de la Culture, N'Diaye Ramatoulaye Diallo, a donné le coup d'envoi de l'événement le 2 décembre, au Musée national du Mali. Expositions jusqu'à la fin janvier 2018 sur le thème "Afrotopia".

C’est une rencontre des regards et des visions. Comme tous les deux ans depuis 1994, la capitale malienne accueille les Rencontres de Bamako, Biennale africaine de la photographie. Samedi 2 décembre, dans les jardins du Musée national du Mali, la ministre de la Culture a officiellement déclarée ouverte la manifestation, qui se tiendra jusqu’à la fin du mois de janvier en plusieurs lieux emblématiques de la ville.

« La photographie reprend ses quartiers à Bamako », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter une phrase qui n’a rien d’anodin : « L’art est une lumière qui nous permet de nous libérer du dogme en général. »

Dans un pays qui reste fragilisé par les violences de son passé récent, la tenue d’un événement artistique de cette ampleur est un acte de résistance et un refus clair de l’obscurantisme.

Dynamique collaborative et esprit participatif

Organisées conjointement par l’Institut français et le ministère malien de la Culture, les Rencontres de Bamako (dont Jeune Afrique est également partenaire) réunissent plus de quarante artistes du continent et de la diaspora.

Réinvestir les imaginaires et produire une expérience de l’en-commun

Pour cette 11ème édition pilotée par le délégué général Samuel Sidibé, le commissariat artistique a été confié à la Germano-Camerounaise Marie-Ann Yemsi. Laquelle a fait appel à plusieurs commissaires invités « dans une dynamique collaborative » et avec « un esprit participatif ».

Ainsi Clémentine de la Ferronière a-t-elle été chargée de présenter une exposition monographique consacrée au photographe ghanéen James Barnor. Le Sud-Africain Justin Davy a proposé son éclairage sur la musique des Indépendances avec Independence Remixed.

Le Nigerian Azu Nwagobgu a investi le bel espace d’Igo Diarra – la Médina – avec Afrofuturisme : les transhumains conçoivent une nouvelle vision pour l’Afrique. Et enfin Nathalie Gonthier a échafaudé une proposition sur les marges intitulée La part de l’autre, à l’Institut français… Cela suffit sans doute – sans même évoquer l’ensemble de la programmation off – à dire toute la variété des propositions s’articulant autour du terme général Afrotopia, emprunté à l’intellectuel sénégalais Felwine Sarr.


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Marie-Ann Yemsi, dans son discours d’introduction, a insisté sur la nécessité pour le continent de « réinvestir les imaginaires et produire une expérience de l’en-commun ».

Utopie et vivre ensemble

Utopie ? En réalité, c’est surtout une expérience du présent que les photographes sélectionnés pour l’exposition panafricaine de la Biennale ont donné à voir. Un présent miné par le passé, et souvent menacé par l’avenir.

En réalité, c’est surtout la difficulté du vivre ensemble que les artistes auscultent

Ainsi, s’il peut y avoir un peu de joie dans les belles compositions colorées de l’Ivoirien Fototala King Massassy (Anarchie productive), s’il peut y avoir une promesse de cicatrisation dans les photographies suturées de sa compatriote Joana Choumali (Ca va aller), les vidéos de la Sud-Africaine Gabrielle Goliath (Personal accounts) provoquent un malaise durable : les témoignages des victimes de viol ont été coupés au montage pour ne laisser entendre au spectateur que les soupirs et claquement de langue, comme pour signifier l’indicible de telles violences.

Fototala King Massassy - Anarchie Productive - 2017 - #11 - 50cmx70cm © Folotala King Massassy

Expérience de l’en-commun ? En réalité, c’est surtout la difficulté du vivre ensemble que les artistes auscultent, en particulier quand ils se penchent sur le devenir des villes, où les humains essaient tant bien que mal de vivre les uns à côté des autres, les uns sur les autres, les uns malgré les autres.

Le Sud-Africain Michael Mc Gary montre une cité entièrement construite avec des financements chinois dans les environs de Luanda (Kilamba Kiaxi), et quasiment vide en raison des prix trop élevés du logement. Le Tunisien Zied Ben Romdhane dresse le portrait de la ville minière de Gafsa (West of Life), posée sur un sous-sol riche, mais polluée et marginalisée par le gouvernement.

Le Congolais Baudoin Mouanda est un peu plus optimiste avec Les fantômes des corniches, ces étudiants qui, sur les bords du fleuve, utilisent toutes les sources lumineuses disponibles pour lire et apprendre leurs leçons… Mais d’une façon générale, l’optimisme n’est guère de mise.

Murs et non-sens

Les interrogations du collectif Cairo Bats sur la présence des femmes dans l’espace public, bien que parfois teintées d’humour, démontrent surtout le sexisme de société urbaines qui n’accordent pas à toute une moitié de l’humanité les mêmes droits de cité qu’à l’autre.

Enfin, c’est sans doute le Sud-Africain Sibusiso Bheka qui, avec une histoire simple et épurée, dit avec le plus d’acuité la difficulté de partager un espace commun, un monde commun. Photographiant le mur construit autour de la maison de sa grand-mère, il photographie un phénomène fréquent en Afrique du Sud comme partout ailleurs sur la planète : cette tendance à bâtir des murs – pires encore que des frontières ! – entre les hommes, pour de soi-disant questions de sécurité ou de prévention des conflits.

Stop nonsense. © Sibusiso Bheka

La série réalisée par l’artiste capte avec une intensité dramatique – au sens théâtral du terme – ce que la construction d’un mur de séparation induit dans les comportements de chacun. Se libérer du dogme?

Au lieu de s’intituler Afrotopia, cette 11ème biennale aurait pu prendre pour titre celui de l’œuvre de Sibusiso Bheka : Stop Nonsense ! (« Arrêtez les bêtises ! »)

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