L’exemple à ne pas suivre

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Il y a l’écume : ces nouvelles d’inégale importance relayées jour après jour et même heure après heure par les médias écrits ou audiovisuels. Il arrive qu’elles nous submergent, comme en ce moment, et nous donnent l’impression, selon la célèbre formule de Shakespeare, "d’une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur – et qui ne signifie rien…".

Et il y a l’évolution à long terme : celle-ci se produit lentement, dans les profondeurs.

C’est de cette dernière que je voudrais traiter cette semaine. Et j’ai retenu l’exemple de l’Asie, plus précisément celui de ses deux plus grandes puissances : la Chine et l’Inde, qui sont, comme on l’a dit, des pays-continents.

Je voudrais que nous le méditions pour que l’expérience de leur passé récent guide les pas des Africains vers leur proche avenir et les aide à ne pas rééditer les erreurs des autres. 

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1) Les trente années écoulées auront vu se produire – en Asie – le changement le plus important que nous ayons connu depuis la révolution industrielle, qui, elle, a façonné au cours des deux derniers siècles le monde dans lequel nous vivons.

En 1980, la Chine comptait déjà près de 1 milliard d’êtres humains (987 millions), mais elle a décidé de maîtriser sa croissance démographique (politique draconienne de l’enfant unique). Simultanément, elle s’est ouverte au monde et s’est jetée à corps perdu dans l’économie de marché.

Son revenu annuel moyen par habitant est passé, en trente ans, de 300 dollars à près de 7 000 dollars : une multiplication par plus de vingt en trois décennies !

Plusieurs centaines de millions d’hommes et de femmes sont passés de la pauvreté à l’aisance et de l’ignorance au savoir ; ils ont vu leur espérance de vie doubler.

La géopolitique mondiale et les équilibres économiques intercontinentaux en ont été bouleversés.

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Dans le même temps, l’autre pays-continent asiatique, voisin immédiat de la Chine, s’est refusé à instaurer un contrôle des naissances sérieux. Sa population a donc doublé en une génération, passant de 683 millions en 1980 à 1,368 milliard en 2014 ; elle dépassera celle de la Chine en 2030 pour atteindre 1,476 milliard (contre 1,453 milliard pour la Chine).

Chaque année, l’Inde compte 16,3 millions d’habitants en plus, contre 6,8 millions pour la Chine.

En 1980, le revenu annuel d’un Indien était au même niveau que celui d’un Chinois : aux environs de 300 dollars. Il a augmenté lui aussi mais beaucoup plus lentement que celui des Chinois : le revenu annuel de chaque Indien n’est, en 2014, que de 1 600 dollars, moins du quart de celui d’un Chinois.

Le contrôle des naissances n’est pas le seul responsable de cette écrasante disparité. Mais il y a joué un rôle déterminant.

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2) Si nous ne corrigeons pas le tir dans les toutes prochaines années, nous allons avoir en Afrique une évolution et des disparités de la même ampleur. Comparons sur ce plan l’Afrique subsaharienne (quarante pays : j’exclus de la comparaison la plupart des pays d’Afrique australe et les îles africaines où la croissance démographique est maîtrisée) et l’Afrique du Nord (six pays).

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L’Afrique du Nord, dont l’Égypte représente près de la moitié de la population, a maîtrisé sa croissance démographique : elle est de 1,7 % par an en Égypte et en Algérie, de 1,4 % au Maroc, de 1 % en Tunisie et en Libye. Seule la Mauritanie est à plus de 2 %, mais elle est peu peuplée.

Les six pays d’Afrique du Nord totalisent une population évaluée à 180 millions d’habitants ; on prévoit qu’elle atteindra 216 millions d’habitants en 2030.

La population de l’Afrique subsaharienne passera, elle, dans le même laps de temps – quinze ans – de 950 millions à 1,415 milliard d’habitants : elle augmentera donc de 465 millions d’habitants, contre 36 millions pour l’Afrique du Nord.

Quinze des pays subsahariens voient leur population augmenter de 3 % à 4 % par an, et dix-sept autres de 2 % à 3 %.

L’Afrique subsaharienne aura donc, d’ici à quinze ans, c’est-à-dire demain, le même problème que l’Inde. Même si elle se développe au rythme annuel de 5 %, son économie ne permettra pas d’éduquer et de soigner un demi-milliard d’êtres humains de plus, et ses infrastructures ne pourront pas faire face à un accroissement démographique aussi important.

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J’ai déjà évoqué ce problème plus d’une fois, je le sais. J’y reviens parce qu’il me paraît essentiel et que j’enrage de le voir ignoré, négligé ou sous-estimé par ceux qui ont la charge de notre avenir.

Laisser les trois quarts de notre continent subir sans intervention une croissance démographique presque aussi élevée que la croissance économique est irresponsable, voire suicidaire.

Ignorer l’exemple désespérant que donne l’Inde, par rapport non seulement à la Chine mais aussi aux autres pays d’Asie, qui ont, eux aussi, maîtrisé leur démographie, n’est pas à l’honneur de dirigeants que le proche avenir de leur pays ne semble pas concerner.

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Trop d’Africains de toutes conditions sociales pensent qu’une démographie généreuse est soit un don de Dieu qu’il ne faut pas contrarier, soit un atout qui ne peut valoir à un pays qu’un surcroît de puissance et de considération.

Dans les années 1950, le général de Gaulle disait de la Chine de l’époque, à juste titre, qu’elle était "innombrable et misérable".

C’est parce qu’elle a fait l’effort de ne pas être plus "innombrable" chaque année qu’elle a cessé d’être misérable. L’Inde, elle, n’ayant pas voulu faire le même effort, s’est laissé distancer par la Chine et par la plupart des autres pays asiatiques. Le revenu des Indiens est, en 2014, inférieur à celui des autres Asiatiques et même à celui de l’Africain.

Les pays du Sud-Sahara qui continueront de suivre le mauvais exemple que nous donne l’Inde doivent savoir qu’ils ne pourront ni éduquer, ni soigner, ni loger une population en croissance démographique trop rapide.

Laquelle nourrira le triste cortège des boat people se dirigeant vers l’Europe…

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