Mohammed VI à Abidjan : « Le temps n’est plus aux polémiques d’arrière-garde, mais à l’action »

Le roi du Maroc, Mohammed VI a rencontré le président sud-africain, Jacob Zuma, le 29 novembre 2017 à Abidjan © Maghreb Arab Press (MAP)

Se posant en leader des questions de migration au sein de l'Union africaine, le roi du Maroc a adressé mercredi un message au sommet UA-UE d’Abidjan. Il plaide pour une responsabilité partagée afin de dépasser les stéréotypes et de construire un pacte bicontinental.

Le déplacement qu’effectue actuellement le roi du Maroc à Abidjan, à l’occasion de la tenue du sommet UA-UE les 29 et 30 novembre, devrait rester dans les annales. D’abord en raison de la portée du message qu’il y a adressé, mercredi 29 novembre, sur la question de la migration, et ensuite parce qu’il y a rencontré, pour la première fois, le président sud-africain, Jacob Zuma, deuxième allié du Polisario après l’Algérie sur le continent. 

Un entretien empreint de « franchise » et de « bonne entente » selon l’agence marocaine MAP et à l’issue duquel les deux chefs d’État ont convenu de désigner des ambassadeurs dans leurs capitales respectives – elles ne sont actuellement représentées que par des chargés d’affaires. C’est un événement important dans les relations entre les deux pays qui va, sans doute, avoir de fortes conséquences sur les alliances que le royaume a progressivement tissées sur le continent.

Dans son message envoyé mercredi au sommet d’Abidjan, le roi du Maroc s’est voulu offensif. « Dix sept ans après l’émergence de ce partenariat UE-UA, le temps n’est plus aux diagnostics, ni aux polémiques d’arrière-garde. Le temps est à l’action. » Il faut, déclare en substance le souverain, aller vers une compétitivité partagée, une co-localisation des entreprises productives, une mobilité humaine régulée et des échanges culturels féconds.

Ce qui s’est passé en Libye « est un véritable déni de l’humanité »

Pour cela, il s’attend à ce que les pays occidentaux changent leur politique de la dette envers les pays africains, qu’ils arrêtent de leur imposer des conditions impossible à respecter. Moins d’un siècle après leur indépendance, dit-il, croire que les pays africains pourront avoir les mêmes performances politiques et économiques que celles de l’Europe est une « aberration (…) d’autant plus vive que ces mêmes pays européens ont parfois, eux-mêmes, de grandes difficultés sur les plans financier et politique ».

Par la suite, Mohammed VI s’est attelé à corriger les perceptions « erronées, passionnelles ou xénophobes » sur la question de la migration. Il a rappelé que les flux migratoires font partie de l’Histoire et des échanges humains et qu’ils n’ont commencé à avoir leur connotation négative qu’après la création des frontières post-indépendances. C’est à partir de cette période que la migration a commencé à être perçue comme une source de danger et non d’enrichissement mutuel, soutient-il. Associée aux trafics en tout genre, à la guerre et aux sécheresses, elle se traduit actuellement dans l’imaginaire humain par la pauvreté, la précarité, l’instabilité et même de la mort, selon lui.

À ce propos, le roi du Maroc s’indigne des scènes d’esclavage de migrants en Libye, des crimes perpétrés, selon lui, par des milices qui échappent au gouvernement libyen. « Il s’agit d’un véritable déni de l’humanité », dit-il, contraire aux droits fondamentaux et aux valeurs du peuple libyen.

L’Europe doit arrêter de dépouiller l’Afrique de ses talents

La situation de la migration aurait été maîtrisée si les groupements régionaux étaient fonctionnels, estime le roi. « Or, l’Union du Maghreb arabe (UMA) n’existe pas ! » Et les flux migratoires, à la faveur de conflits régionaux, sont souvent la proie de réseaux de trafics divers allant des stupéfiants aux filières terroristes.

« Le temps est à l’action », martèle Mohammed VI. Mais il faut que l’Europe change de politique migratoire. Il n’est pas acceptable qu’elle convoite les meilleurs talents du continent au mépris de l’investissement de leur pays d’origine en termes de formation. L’hémorragie des cerveaux qui s’ensuit est « déplorable », estime-t-il.

Le souverain enchaîne ensuite par un rappel historique. Les populations européennes et africaines ont toujours été dans une dynamique migratoire. Aujourd’hui, ces déplacements relèvent de la chimère. Les migrants africains ont contribué grandement à la reconstruction de l’Europe d’après-guerre. Et depuis une dizaine d’années, des Européens s’installent au Maroc, amenant leur savoir-faire, créant localement des PME et des emplois.

pour un dialogue franc et direct entre anciens colonisateurs et anciens colonisés

Sur la base de cette histoire partagée, le roi du Maroc propose que le partenariat entre l’Europe et l’Afrique évolue vers « un pacte bi-continental nouveau », car il est essentiel selon lui que « le dialogue entre les anciens pays colonisateurs et anciens pays colonisés demeure franc et direct et qu’il faut aujourd’hui lui donner un nouvel élan ». L’UE et l’UA sont deux groupements égaux devant les défis et tout autant devant les opportunités et les responsabilités, conclut-il.

Depuis le sommet de l’UA de janvier 2017 qui a vu la validation de son adhésion à l’organisation panafricaine, le roi du Maroc a été chargé de concevoir une nouvelle feuille de route sur la question de la migration. Une note préliminaire a été présentée par son frère, le prince Moulay Rachid, au précédent sommet de l’UA, en juillet à Addis-Abeba. Aujourd’hui, cet agenda est fin prêt et promet d’être l’un des moments forts du prochain sommet de janvier 2018.

 Corriger certaines idées préconçues sur la migration africaine

Le souverain marocain y a corrigé certaines idées préconçues sur la migration africaine. Elle est d’abord inter-africaine : sur cinq Africains qui se déplacent, quatre souhaitent rester sur le continent. Elle n’appauvrit pas le pays d’accueil : 85% des gains des migrants restent dans ce pays. Et puis, contrairement aux discours politiques ou à l’image véhiculée par les médias, la migration irrégulière ne concerne que 20% de la migration internationale.

Le mot de la fin du message royal constitue un appel à la mobilisation. « Dans le cadre de cet agenda, conformément à leurs engagements internationaux, et loin des pratiques honteuses et inhumaines, héritées d’une époque révolue, les pays africains assumeraient leurs responsabilités dans la garantie des droits et de la dignité des migrants africains sur leur sol ».

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