« Chaque jour je vois mon avenir en face de moi, mais je n’arrive pas à l’attraper »

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Samira Daoud est directrice régionale adjointe d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest.

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Des migrants subsahariens pris en charge par le HCR mi-octobre 2017, après avoir été découverts aux alentours de Sabratha, où ils étaient retenus prisonniers par des milices. © DR / UNHCR

Jusqu’au bord de la lagune Ebrié le principe du Festival Ciné Droit Libre est le même qu’ailleurs : un film, un thème, un débat.

Mi-novembre, des débats dignes d’intérêt ont succédé aux projections de films dans les instituts culturels, quartiers populaires et écoles d’Abidjan, la capitale ivoirienne qui accueille cette semaine le Sommet UE-UA. Ciné Droit Libre a ainsi projeté en images les parcours de ceux qui ont tenté de rejoindre l’Europe par tous les moyens, y compris au péril de leur vie.

[Tribune] Les images de la vente aux enchères de migrants d’Afrique subsaharienne dans la région de Tripoli, filmées en caméra cachée par une journaliste de CNN ont provoqué un véritable séisme, en particulier en Afrique de l’Ouest. À la mi-novembre, au moment même où les images du supplice subi par les migrants en Libye se propagent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, s’ouvre à Abidjan la 9e édition du Festival Ciné Droit Libre, intitulée cette année « Loin de chez moi ?», et consacrée justement à la question des migrations vers l’Europe.

Dédié aux droits humains, ce festival a vu le jour à Ouagadougou en 2005 suite à la censure d’un film sur l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, Borry Bana. Abdoulaye Diallo et Luc Damiba avaient voulu faire un film, ils ont finalement créé un festival, avec le soutien d’Amnesty international, dont l’objectif est de permettre aux cinéastes et journalistes de s’exprimer librement en Afrique, et qui se décline désormais chaque année dans cinq pays de la sous-région.

Rien ne vaut la vie, même pas tout l’or du monde

Cette année, 13 films étaient au programme, avec un objectif à peine voilé : sensibiliser les candidats au départ à « l’aventure », ce terme qui désigne aujourd’hui pudiquement la tentative extrêmement périlleuse de jeunes originaires d’Afrique subsaharienne de rejoindre l’Europe par tous les moyens, y compris au péril de leur vie. « Rien ne vaut la vie, même pas tout l’or du monde », dira Yacouba Sangaré, coordonnateur du Festival à Abidjan lors de la cérémonie d’ouverture.

Silence des justes

Paraphrasant Gandhi, le parrain du festival rappellera que « ce dont le mal a le plus besoin pour prospérer c’est le silence des justes » et, en s’adressant à la jeunesse africaine, que « l’herbe n’est pas plus verte dans le pré du voisin ». De ce côté-ci de la planète, en cette période de crise et de chômage, partout dans le monde, le propos se veut donc alarmant et dissuasif. On ne réclame plus l’ouverture des frontières, on entend décourager les candidats au départ.

Le premier film projeté, Les sauteurs, est un documentaire très réaliste, touchant et parfois drôle aussi, sur la vie de migrants tentant de regagner Melilla, enclave espagnole au Maroc, « l’Europe en terre d’Afrique ». Ce film, réalisé à partir d’images tournées par l’un des migrants qui a passé 15 mois sur le Mont Gururu, tentant inlassablement de « sauter » la barrière qui empêche de pénétrer dans l’enclave, témoigne de leur quotidien, rythmé par l’attente, les multiples tentatives pour sauter, la crainte de représailles. L’un d’eux dira du haut de la colline qui surplombe la ville de Melilla : « Chaque jour je vois mon avenir en face de moi, mais je n’arrive pas à l’attraper ».

Magie du marabout du coin

Les centaines de migrants présents dans le campement ont mis en place leur propre organisation, une hiérarchie autour d’un chef, une claire division des taches. L’un prépare les beignets, l’autre collecte l’eau escorté par des chiens, d’autres fouillent dans les ordures espérant récupérer un peu de nourriture. Il y a aussi des matchs de foot et aujourd’hui les Eléphants de Côte d’Ivoire ont battu le Mali. Puis vient le moment, la nuit, de la énième tentative de sauter la barrière, qui échoue encore. La batterie de moyens déployée pour contrôler ce mur est stupéfiante. Des hélicoptères et avions qui patrouillent en permanence, équipés de dispositifs de repérages d’activité humaine nocturnes, des caméras de surveillance…

« On n’aurait pas dû payer le marabout du coin, sa magie n’a pas marché !», pestera l’un d’eux déçu de cette tentative avortée au cours de laquelle certains de ses camarades seront blessés, puis soignés. Ici, l’étudiant en droit est devenu cuisinier et le rappeur infirmier.

Au-delà des films, ce qui fait la particularité de ce festival, ce sont les débats qui succèdent aux projections, et les réactions qui souvent surprennent. L’audience juge étrangement ce film trop peu dissuasif : « il dédramatise la situation et il y a trop d’humour». Il est vrai que certains d’entre eux parviendront finalement à franchir la barrière, et que les conditions de vie extrêmement difficiles ne leur ont pas fait perdre tout sens de l’humour. Mais d’autres ont perdu la vie. Voudrait-on aussi les voir perdre toute humanité ? Quelqu’un lâchera dans la salle : « On se regarde et on se ment ! C’est de l’utopie. Ça ne s’arrêtera pas tant que la jeunesse africaine n’aura pas d’horizon en Afrique ! ». Et un jeune de Yopougon de lancer un appel à ceux qui sont de l’autre côté : « Arrêtez de nourrir le mythe ! Arrêtez de nous faire rêver et nous faire croire que c’est mieux chez vous ! ».

À cause des images de CNN, les consciences sont profondément agressées et l’aventure ne fait plus rêver

Étranges doléances finalement de la part de cette jeunesse qui ne veut plus rêver et demande à être davantage choquée. Les images sur CNN, preuve d’un retour aux périodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité y parviendront. Les consciences sont profondément agressées et l’aventure ne fait plus rêver.

Les rapports de l’OIM, les campagnes d’Amnesty International dénonçant ces crimes et interpellant l’Union européenne sur les conséquences désastreuses pour les droits humains des accords signés avec la Libye en vue de bloquer le passage des migrants par la mer, n’ont pas eu cette force. L’animateur de RFI Claudy Siar aura peut-être été plus influent et aujourd’hui la jeunesse africaine interpelle Amnesty International lui demandant de « mettre fin à l’esclavage des migrants en Libye ». Comme si l’organisation en avait le pouvoir. Comme si aussi la défense des droits humains restait l’affaire de certains.

La première fois est une fois de trop

La défense des droits humains est l’affaire de chaque citoyen, et de chaque instant. Au lycée classique d’Abidjan où était projeté un documentaire sur Floribert Chebeya, défenseur des droits humains congolais assassiné en 2010, Kajeem, artiste reconnu de la scène reggae ivoirienne, rappelait très justement aux centaines d’élèves présents dans la salle : « Vous mangez les fruits d’arbres que vous n’avez pas plantés. » C’est ce que font les défenseurs des droits humains : se battre et agir pour les droits des autres, sans attendre que le pire advienne. Et à cette lycéenne qui demande « Pourquoi alors avoir du courage et agir si l’on peut perdre la vie ? », Kajeem rappellera la nécessité d’agir tant qu’il en est encore temps.

L’aventurier est devenu esclave, disait un rabatteur nigérien. Ces mots résonnent tristement dans le contexte actuel

« Les choses arrivent parce qu’on laisse faire. En matière de violence, la première fois est déjà la fois de trop ». C’est aussi parce que l’on n’a pas réagi aux multiples alertes sur les violences faites aux migrants en Libye depuis plusieurs années, que l’on peut voir aujourd’hui l’inimaginable se produire sous nos yeux. Nous pouvions sans doute l’éviter, collectivement.

Trafic de migrants aux portes du désert

Au lycée Rodin de Yopougon, alors que l’on projette « Le piège de l’immigration », l’apparition à l’écran de l’ancien président libyen suscite une vive réaction de la part des écoliers. Ce film qui décrit le périlleux périple des migrants depuis Agadez, dans le Nord du Niger, devenu point stratégique de passage vers la Libye des migrants qui espèrent regagner l’Europe, montre un trafic bien rodé. Dans cette ville aux portes du désert, tout y est parfaitement organisé : le transport, la nourriture, l’hébergement… L’on se demande ce que deviendrait la ville sans tout ce trafic et les rabatteurs nigériens tentent vainement de se justifier : « on fait ce travail pour ne pas aller voler mais on sait que nos frères vont peut-être mourir dans le Sahara. » Il n’y a à ce jour aucune statistique officielle sur le nombre de personnes qui meurent chaque année dans le désert. « L’aventurier est devenu esclave » dit l’un deux. Ces mots résonnent tristement dans le contexte actuel.

Au Stade Vatican de Marcory -, quartier populaire d’Abidjan, il a fallu attendre la fin du match qui se jouait sur le terrain ce vendredi soir là pour y installer le matériel de projection. L’installation prend du temps. La technique fait des siennes. En attendant, une troupe de théâtre joue à même le sable un extrait d’une pièce écrite par Moussa Sidibe sur cette thématique. Tu ne me comprends pas invite, intelligemment et avec beaucoup de poésie, le spectateur à s’interroger sur les motivations réelles au départ.

Périple où l’on côtoie parfois la mort

Après la projection du film de Patrick Fandio Migrants, retour d’enfer, maintenue malgré la pluie, les habitants du quartier expriment un à un leurs sentiments en langues nationales baoulé, dioula ou agni, après avoir entendu les migrants ivoiriens raconter l’enfer de la traversée. Les trafics au Niger, les attaques par les bandes armées en Libye, l’enfer des prisons, puis pour certains la traversée en mer et enfin, pour les survivants, l’attente interminable dans les camps de rétention en Italie….

Nous attendons des Etats membres de l’UA et de l’UE qu’ils prennent leurs responsabilités en mettant un terme à cette situation insoutenable

Ce périple où l’on tutoie la mort, où on la côtoie parfois même, et au bout duquel l’on découvre une réalité que l’on ne soupçonnait pas : « Je ne pouvais pas imaginer qu’un Blanc puisse dormir dehors. Je pensais que la France était le paradis ». Ce film aborde aussi un sujet rarement traité : le rejet subi par ceux qui abandonnent et décident de rentrer, qui doivent affronter jugement et moqueries, et pour certains ne trouvent plus le sommeil sans comprimés….

Le règlement de la question migratoire est d’une grande complexité et relève de la responsabilité de tous. Cependant la protection des personnes, que ce soit dans leurs pays ou sur les routes de l’exil, reste une obligation qui incombe aux Etats. Nous attendons par conséquent des Etats membres de l’Union africaine et de l’Union européenne réunis à Abidjan cette semaine qu’ils prennent leurs responsabilités en mettant un terme à cette situation insoutenable.

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