Rachida Dati : « La traite des êtres humains en Libye est une conséquence d’enjeux majeurs non traités »

Rachida Dati lors de l’élection du nouveau président du Parlement européen à Strasbourg, le 14 juillet 2009. © CHRISTIAN LUTZ/AP/SIPA

La députée européenne de droite, d’origine marocaine, a le regard tourné vers l’Afrique. Elle explique ici sa vision, entre sécurité, migration et jeunesse.

Rachida Dati, élue européenne de droite, française d’origine marocaine, a beaucoup voyagé ces dernières semaines. Fin octobre, elle s’est rendue à Rabat puis à Abidjan. Elle y a rencontré le ministre des Affaires étrangères marocain, Nasser Bourita, et le président ivoirien, Alassane Ouattara. Avec eux, elle a partagé son point de vue, en faveur d’un sommet d’Abidjan tenu sous le format Union européenne – Afrique et non Union européenne – Union africaine, comme ce sera finalement le cas. La différence était de taille : le deuxième format permet la participation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). En coulisses, Dati a même essayé de convaincre les plus hautes autorités européennes.

Mais Dati est aussi satisfaite. « La stratégie UE-Afrique : un coup d’accélérateur au développement », document pensé pour guider l’action européenne vis-à-vis de l’Afrique, sur lequel elle a planché, a été adopté par le Parlement européen ce 16 novembre. Ses propositions ont été écoutées.

La Libye a besoin du plus grand nombre pour se reconstruire

Jeune Afrique : Vous avez proposé que soient identifiés des pays « moteurs » pour le développement dans l’avis sur les relations entre l’Afrique et l’Europe. Qu’entendez-vous par là ?

Rachida Dati : Le fait est que certains pays sont à la pointe du développement. Je pense par exemple à la Côte d’Ivoire et au Maroc. L’Europe a le devoir d’accompagner ces pays, qui à leur tour, soutiennent un développement endogène sur le continent. Cette idée a d’ailleurs été retenue dans la version finale de l’avis.

Partagez-vous ce point de vue répandu en Afrique selon laquelle Paris fait cavalier seul dans la résolution du conflit libyen ?

L’Union africaine a son mot à dire, l’Union européenne peut agir, la France à un rôle stratégique à jouer ! Tout le monde doit contribuer ensemble au redressement de la Libye qui aura pour conséquence de pacifier la région. La Libye a besoin du plus grand nombre pour se reconstruire.

Vous parlez beaucoup de lutte contre le terrorisme et de migration. Le combat contre le terrorisme ne participe-t-il pas à façonner une « Europe forteresse » ?

Plus la politique d’accueil est affinée, plus on empêche les amalgames et on favorise des flux bénéfiques pour tous. Un amendement a été adopté dans l’avis « La stratégie UE-Afrique : un coup d’accélérateur au développement ». Il s’agit de mettre en place une stratégie pour la mobilité qui puisse contribuer au développement des deux continents.

Sur le terrain, ce sont des besoins qui sont exprimés : à Abidjan, l’ambassadeur français a proposé de mettre à jour avec le gouvernement ivoirien des listes de personnes exemptés de visa, pour faciliter le déplacement de personnes qui accélèrent le développement.

On ne peut pas parler de la jeunesse africaine sans parler de la crise migratoire

La thématique sécuritaire doit-t-elle être au centre du sommet d’Abidjan ?

La jeunesse est une thématique à l’ordre du jour du sommet. Mais parler de la sécurité est un devoir au vu du contexte : il y a une urgence sécuritaire en Afrique. Par ailleurs, certaines questions sont indissociables. On ne peut pas parler de la jeunesse africaine sans parler de la crise migratoire. Regardez l’âge moyen des migrants : ils sont souvent très jeunes.

Faut-il, comme le demande le Niger, que la question de la traite en Libye soit abordée au sommet d’Abidjan ?

Les problématiques abordées à ce sommet sont nombreuses et toutes liées : la jeunesse et l’éducation, la sécurité et la lutte contre le terrorisme, les changements climatiques et la lutte contre la déforestation, le renforcement de nos partenariats économiques… La traite des êtres humains en Libye, cette barbarie, est aussi une conséquence d’enjeux majeurs non traités. Comme la famine dans la corne de l’Afrique, ou ce qu’il se passe en Centrafrique.

En outre, une réunion urgente du Conseil de sécurité comme demandé par la France, ou du côté de l’UA doit avoir lieu. Moussa Faki, le président de la Commission de l’UA, souhaite que la Commission africaine chargée des droits de l’Homme et des peuples procède à une enquête sur la maltraitance et le trafic visant les migrants dans ce pays.

Nous traitons aujourd’hui avec la Libye comme si elle était un pays sûr, alors que l’État n’existe pas !

Mais c’est plus qu’une enquête qu’il faudra pour résoudre ce qu’il se passe en Libye. Ce n’est pas seulement du ressort de la justice mais aussi d’une volonté politique. Car s’il y a sanction, qui sanctionner ? Il n’y a pas d’autorité légitime en Libye et l’impunité des passeurs et trafiquants reste totale.

Enfin, l’UE doit être cohérente face au partenariat que nous avons avec la Libye pour lutter contre l’immigration illégale. Nous traitons aujourd’hui avec la Libye comme si elle était un pays sûr, alors que l’État n’existe pas !

Au Parlement européen, vous êtes membre d’une délégation pour l’Union pour la Méditerranée (UPM). Aujourd’hui cette union semble au point mort. Le projet a-t-il échoué ? Comprenez-vous que des pays comme le Maroc préfèrent se tourner vers des groupements régionaux africains ?

L’UPM a été fondée sur le constat que les pays du pourtour méditerranéen devaient être des partenaires et pas seulement des voisins. Cette idée s’est rapidement concrétisée en 2008 par une volonté politique tenace et un leadership incontestable lors du lancement à Paris de l’Union pour la Méditerranée.

Malheureusement les événements survenus à Gaza en 2008 ont fragilisé ce projet qui s’est effondré avec le « printemps arabe ». Souvenons-nous des projets ambitieux lancés dans le cadre de cette union, de la dépollution de la Méditerranée à la création d’une université euro-méditerranéenne… Ces projets sont toujours d’actualité !

Toutefois, certains pays comme le Maroc, qui ont poursuivi et mis en œuvre ces engagements, face à une Europe qui se délite et une UPM qui s’est effondrée, se sont fortement investis en Afrique. Mais je crois que c’est sans pour autant se détourner de l’Europe.

Quelles sont vos relations avec les officiels marocains ? Vous citez souvent ce modèle en exemple. Pourquoi ?

Le Maroc est un modèle et un exemple en termes de lutte contre la radicalisation, notamment par la création d’antennes à l’étranger pour recueillir des renseignements sur les individus radicalisés.

Le Maroc est aussi un leader en matière d’innovation technologique et dans la lutte contre les changements climatiques comme l’illustre l’attribution de 100 millions de dollars de dons du Fonds Vert des Nations unies, le rendant ainsi le premier bénéficiaire en Afrique et comme en atteste le succès mondial de la COP 22.

Les faits, les chiffres, les résultats parlent d’eux-mêmes. Alors oui je soutiens activement le Maroc. Mon attachement est indéfectible. Ce n’est pas un pays, ni un partenaire ordinaire en Afrique. C’est un hub d’entrée vers l’Afrique, qui joue un nouveau rôle de leader sur le continent.

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