Burundi : «Ce qui se passe à Arusha n’est pas un dialogue, c’est un monologue !»

Pancrace Cimpaye interviewé par TV5 Monde, en juillet 2017. © Capture d'écran YouTube

Le Conseil national pour le respect de l'Accord d'Arusha (Cnared), principale plateforme de l'opposition, a décidé de boycotter la quatrième session du dialogue interburundais, qui doit se tenir en Tanzanie du 27 novembre au 8 décembre.

La quatrième session du dialogue entre le gouvernement burundais et l’opposition s’est ouverte à Arusha, ce 27 novembre, sous l’égide de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Elle est présentée par l’équipe du facilitateur tanzanien Benjamin Mkapa comme l’ultime rencontre du genre avant la signature d’un accord et le retour des discussions au Burundi.

Pour la première fois depuis 2015, le gouvernement burundais sera représenté à la table des négociations. L’opposition intérieure milite pour que ces négociations se poursuivent en Tanzanie. Mais la principale plateforme d’opposition, le Cnared, dont les principaux leaders sont en exil, sera absente de la rencontre. Elle reproche à la facilitation de ne pas l’avoir nommément invitée. En conclave à Bruxelles, le Cnared a adressé un courrier au facilitateur, le 27 novembre, pour lui exprimer son « indignation par rapport aux manipulations autour de ce processus » et demander le report de la session afin de préparer un dialogue « plus inclusif ». Pancrace Cimpaye, porte parole du Cnared, répond aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Pourquoi refusez-vous de participer à la rencontre qui se tient actuellement à Arusha ?

Pancrace Cimpaye : Le Cnared a boycotté les pourparlers parce que sous la pression de Bujumbura, la facilitation a refusé, contrairement aux promesses qui avaient été faites, d’inviter formellement notre plateforme. Ce qui est une aberration car dans une négociation, ce n’est pas la partie adverse qui compose la délégation de l’autre groupe.

Dans une lettre adressée au facilitateur le 21 novembre, plusieurs organisations de la société civile réclamaient des garanties concernant la sécurité des opposants au dialogue en Tanzanie. Celle-ci n’était-elle pas assurée lors des précédentes rencontres ?

Au niveau sécuritaire, il y a effectivement des préoccupations du côté de l’opposition. Le 21 octobre 2017, quatre leaders de l’opposition ont été arrêtés par la police tanzanienne. Parmi eux, le général major Jérémie Ntiranyibagira et le lieutenant-colonel Edouard Nshimirimana. Depuis ce jour, ils sont portés disparus. Malgré de nombreuses correspondances adressées au gouvernement tanzanien pour nous aider à les localiser, il y a un silence total sur ce dossier. Le leader du parti MSD (Mouvement pour la solidarité et le développement) a été arrêté à Dar-es-Salam ainsi que plusieurs autres leaders de l’opposition, dont moi, qui avons été arrêtés à l’aéroport et renvoyés d’où nous étions venus.

Pourquoi la rencontre de l’opposition avec le facilitateur, qui était programmée pour ce week-end, a-t-elle été annulée ?

Nous n’avons aucune explication. C’est l’une des raisons qui font que le Cnared a des difficultés à comprendre l’organisation de ces discussions. Il avait été convenu qu’avant chaque session, il y aurait une réunion de préparation et de consultation avec la facilitation. Cette réunion était prévue les 17 et 18 novembre à Helsinki. Le Cnared avait déjà désigné une délégation pour s’y rendre. Mais à la dernière minute, nous avons appris que la facilitation avait décidé d’annuler unilatéralement cette rencontre, sans aucune explication.

Cette précipitation nous semble relever d’une tentative pour casser l’élan de la CPI

Or cette réunion de consultation devait nous permettre de comprendre la teneur des dossiers à l’ordre du jour et, surtout, de discuter de la taille des délégations. Aujourd’hui, la rencontre à Arusha est constituée de telle sorte qu’il y a un déséquilibre notoire en faveur de la partie gouvernementale.

Trois autres rencontres du genre ont déjà eu lieu depuis 2015, mais le gouvernement refusait de s’asseoir à la même table que l’opposition. Cette fois, Il sera représenté lors des discussions. Pourquoi ne pas saisir cette opportunité ?

Aucun membre du gouvernement n’est présent à Arusha. C’est le secrétaire permanent du ministère de l’Intérieur qui participe à la rencontre. Ce qui veut dire que le gouvernement est absent, et que la principale plateforme de l’opposition n’a pas été invitée. C’est donc une messe inutile.

Pourquoi, selon vous, cette évolution du gouvernement ?

Jusque-là, il n’y avait jamais eu de rencontre autour d’une même table entre le gouvernement et l’opposition. Bujumbura a claqué la porte à deux reprises. Le facilitateur faisait une gymnastique d’aller-retour entre les parties. C’est pour cela que nous sommes étonnés d’entendre parler de quatrième round, alors qu’il n’y a eu ni premier, ni deuxième ni troisième round.

De plus, nous apprenons que les discussions seront ramenées à Bujumbura parce que Pierre Nkurunziza en a décidé ainsi. Cette précipitation nous semble relever d’une tentative pour casser l’élan de la CPI. Nkurunziza, qui a peur de la justice internationale, croit qu’en brandissant un accord arraché au forceps, il pourrait demander à la CPI de surseoir à la procédure. Mais ce qui se passe à Arusha n’est pas un dialogue, c’est un monologue !

Quel bilan tirez-vous de la médiation conduite sous les auspices de l’EAC ?

Nous réalisons malheureusement que cette médiation de l’EAC est très faible. Sa faiblesse procède du fait que les chefs d’État n’ont pas offert leur soutien total au facilitateur, Benjamin MkapaVoilà pourquoi son entreprise donne l’impression d’être à la solde du pouvoir de facto de Bujumbura.

De quoi peuvent-ils être en train de discuter à Arusha puisque l’origine du conflit, qui est la violation de la Constitution par un troisième mandat illégal, Nkurunziza l’a déjà supprimée avec son projet de modification de la Constitution, adopté le 24 octobre dernier ? De quoi peuvent-ils discuter en l’absence de la principale plateforme de l’opposition et de celle du gouvernement de facto ?

Nous avons l’impression que ces chefs d’État volent au secours de Nkurunziza

Comment analysez-vous la réaction des chefs d’État de l’EAC suite à l’ouverture de l’enquête de la CPI ?

La réaction de défiance des chefs d’États de l’EAC, notamment celui de l’Ouganda, est étonnante. Non seulement l’Ouganda fait partie de la CPI depuis 2002, mais en plus il a eu recours à la Cour pour l’arrestation de Joseph Kony. Idem en janvier 2015 pour l’arrestation d’un des lieutenants de Joseph Kony [Dominic Ongwen, NDLR], qui se trouve aujourd’hui à La Haye. La Tanzanie fait partie du Statut de Rome depuis 2000. Ce sont des États qui ont adhéré à la CPI avant le Burundi (en 2004). Alors c’est un peu surprenant de voir cette complicité.

Nous avons l’impression que ces chefs d’État veulent voler au secours de Pierre Nkurunziza. On ne peut pas comprendre que, dans un pays où des crimes contre l’humanité sont en train d’être commis, ils ne soient pas sensibles à cette situation. Aujourd’hui, on parle de plus de 2000 personnes tuées, en plus des cas de disparition et d’emprisonnement. La vie des Burundais n’est-elle pas aussi importante que celle des Ougandais ou des Tanzaniens ?

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