Emmanuel Macron au Burkina Faso : une visite inédite et symbolique sur fond de polémiques

Par - Correspondant à Ouagadougou

Emmanuel Macron, le 23 novembre à Paris lors d'une discours devant les maires de France. © Thibault Camus/AP/SIPA

La capitale burkinabè retient son souffle à quelques heures de l'arrivée du président français. Première étape de sa tournée africaine, Ouagadougou se prépare à accueillir le président français sur fond de polémiques.

La capitale burkinabè retient son souffle à quelques heures de l’arrivée du président français, prévue à 22h GMT, ce lundi soir. Appels à manifester contre appel au calme du gouvernement, fermeture des écoles, principales artères parées du drapeau des deux pays… Jamais une visite d’un chef d’État n’a suscité autant de débats. « Le gouvernement veut la continuité avec la France alors que certains acteurs de la société civile burkinabè prône un changement radical dans les relations franco-africaines », résume le politologue et enseignant à l’université de Ouagadougou, Abdoul Karim Saidou.

Le CFA en débat

Au cœur de cette politique de rupture prônée par la société civile, il y a la question du franc CFA. La monnaie commune à quatorze ex-colonies françaises d’Afrique de l’Ouest et du Centre fait l’objet de vifs débats en raison de la fixité de la parité entre le franc CFA et l’euro. Ses détracteurs dénoncent également la convertibilité libre et illimitée entre les deux monnaies. Des caractéristiques qui donnent droit, en cas d’épuisement de réserves de change, à un découvert « illimité » autorisé sur le compte du pays concerné auprès du Trésor public français.

Nous aimerions que la France cesse son soutien aux dictateurs africains

Pour sa part, le porte-parole du Balai citoyen, l’artiste Serge Bambara – alias Smockey – dénonce une « polémique inutile » autour de la visite de Macron au Burkina. « Certaines visites, comme celle du président ivoirien Alassane Ouattara, auraient dû susciter plus de tollé parce qu’il [Ouattara, NDLR] est de plus en plus suspecté d’avoir soutenu le putsch raté de mi-septembre 2015« , fustige-t-il.

« Nous aimerions que la France cesse son soutien aux dictateurs africains. Pour le reste, il appartient au président du Faso de jouer sa partition », observe cependant Smockey.


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Autre sujet qui fâche : l’assassinat de Sankara

L’arrivée du président français fait couler beaucoup d’encre, et les sujets sur lesquels il est interpellé avant même sa descente d’avion sont nombreux. Plusieurs organisations de la société civiles burkinabè ont appelé à manifester « contre le pillage des ressources naturelles par les multinationales impérialistes », notamment françaises. Autre critique qui revient dans les tracts et appels de la société civile : la présence militaire française dans le pays, qui accueille une force spéciale d’environ 150 hommes.

Ces organisations réclament également des actes forts de Paris en vue d’élucider le rôle présumé de l’ex-puissance coloniale dans l’assassinat du président Thomas Sankara en octobre 1987.

La justice militaire burkinabè, qui a enquête sur les circonstances de la mort du père de la révolution d’août 1983, demande la levée du secret défense pour accéder à certaines archives françaises. L’objectif est d’étayer les liens supposés de certaines personnes – résidentes en France – avec les auteurs du coup d’État du 15 octobre 1987. « Je pense qu’il y a un conflit d’intérêt entre la France et le Burkina sur cette question », estime Abdoul Karim Saidou.

« Beaucoup de jeunes africains aspirent à une rupture dans la politique étrangère de leur pays. Ils réclament un vrai débat sur la question du franc CFA, et sur la présence militaire française en Afrique », explique l’universitaire, Abdoul Karim Saidou, qui estime que les Burkinabè attendent un « acte fort » concernant le cas François Compaoré. Le frère cadet de l’ancien président Blaise Compaoré en exil depuis sa chute en octobre 2014 est poursuivi par la justice burkinabè pour son rôle supposé dans l’assassinat du célèbre journaliste d’investigation, Norbert Zongo en décembre 1998.


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Appels à manifester et fermeture des écoles

Attendu ce lundi dans la nuit à Ouagadougou, Macron va prononcer son discours de politique africaine devant quelques 800 étudiants, mardi sur le campus de Zogona. Et comme Nicolas Sarkozy, qui livrait il y a dix ans à Dakar un discours ayant déclenché une vague de critiques, Emmanuel Macron vient s’adresser « à l’Afrique ».

« Macron est un président jeune qui veut s’adresser à la jeunesse africaine. Quoi de plus pertinent que de venir au Burkina où les jeunes ont pris leurs responsabilités avec l’insurrection populaire d’octobre 2014 ? », salue Abdoul Karim Saidou. Pour le politologue, cette visite est également une « victoire symbolique » de la diplomatie burkinabè.

Nous espérons un réel changement après ce discours. Nous attendons ce qu’il va nous dire…

Mais au Burkina Faso, Emmanuel Macron ne foulera pas le sol d’un pays en « chasse gardée ». Il devra prêter une oreille attentive à la fronde lancée par les syndicats et la société civile appelant à manifester contre le « diktat français » en Afrique. A l’université où le président français doit prononcer son discours, l’Union générale des étudiants burkinabè, principal syndicat des étudiants, appelle à se mobiliser.

Face à la fronde annoncée, l’exécutif a lancé plusieurs appels au calme. Et pour prévenir tout risque de débordements, le gouvernement a même décidé de fermer les établissements scolaires de la capitale. Il s’agit, selon l’explication officielle délivrée par les autorités, de « faciliter la circulation ».

Naré Frank, un étudiant du campus où doit s’exprimer le président français, résume pour Jeune Afrique l’atmosphère qui règne : « C’est une bonne chose que Macron s’adresse à la jeunesse africaine depuis Ouaga. Nous espérons un réel changement après ce discours, car beaucoup de jeunes diplômés sont au chômage. Nous attendons ce qu’il va nous dire… »

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