Tunisie : accueil mitigé pour la campagne contre les violences sexuelles de l’ONU

L'une des affiches de la campagne, portant le slogan "Faddina" ("On en a marre de...") [bulle] et le texte "Elle doit veiller à la stabilité de sa famille". © DR/ ONU Tunisia

Une campagne d'affichage urbain anti-violences sexuelles lancée la semaine dernière à Tunis fait beaucoup parler d'elle, tant sur les réseaux sociaux que dans les médias. Le bureau de l'ONU en Tunisie, qui organise la campagne, regrette que le « bad-buzz » l'ait emporté sur le contenu du message.

Une femme de dos. Un slogan, qui s’affiche en grosses lettres : « Une femme se fait harceler au travail ? ». Un peu plus bas : « D’autres n’ont même pas un job ». Autre variante : « Une fillette subit des agressions sexuelles ? », lit-on sur le haut de l’affiche. Et plus bas, la réponse, laconique : « Bah, elle grandira et oubliera tout ». Ce sont les messages que portent les affiches qui sont apparues sur de nombreux panneaux dans les rues de Tunis, dans la nuit du mardi 21 au mercredi 22 novembre. Pas de logo. Pas d’explication.

Réactions épidermiques

Sur les réseaux sociaux, la réaction est immédiate. Mais elle ne correspond sans doute pas à ce qu’en attendait les initiateurs de l’action. Beaucoup de ceux qui ont croisé ces affiches se sont dits choqués. « Teasing ? Deuxième degré ? Non mais sérieux, c’est quoi ce message ?! », écrit ainsi sur Twitter l’un des nombreux Tunisois à avoir réagit de manière épidermique.

Effet manqué ?

La première journée de la campagne passée, l’identité de l’institution à l’origine de l’affichage est rendue publique : le Système des Nations unies en Tunisie, en collaboration avec « des partenaires locaux » et d’autres branches de l’ONU, tels que le Haut commissariat aux droits de l’Homme (HCDH), le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) ou encore l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

La stratégie adoptée par les initiateurs de cette campagne – choquer pour faire réagir – n’est pas révolutionnaire. Mais pour l’activiste féministe Ahlem Hachicha, cette campagne a raté sa cible. « La provocation pour la provocation a fait dérailler cette campagne. La sensibilisation devrait mettre sur la table deux alternatives, deux systèmes de valeur : un bon, à soutenir, et un mauvais, à dénoncer. Ce n’est pas le cas de cette campagne », a-t-elle déclaré dans une interview au site Businessnews.

 Le fait que les gens débattent de nos affiches est salutaire

Contacté par Jeune Afrique, Jihed Ghannem, chargé de l’information à l’Unic, le centre d’information des Nations unies à Tunis, s’est dit au contraire ravi des réactions qu’a suscité la campagne : « L’objectif d’une campagne de sensibilisation est d’interpeller, le fait que les gens débattent déjà du message de nos affiches alors qu’on en était encore qu’à la première phase de la campagne est, pour moi, salutaire ».

De fait, en 48 heures, la couverture médiatique donnée au « buzz » sur les réseaux sociaux n’a pas manqué de donner raison au chargé de l’information de l’ONU : articles, chroniques et interventions radiophoniques aux heures de grande écoute se sont multipliées.

Les victimes de violences sexuelles au cœur du programme onusien

« Face aux violences sexuelles, il faut en finir avec la hechma [la honte] et le sitr [l’humilité] », martèle Jihed Ghannem, du bureau d’information de l’ONU en Tunisie. Interrogé par Jeune Afrique, ce porte-parole de l’ONU Tunisie explique que l’objectif est d’attirer l’attention sur des « réactions inexcusables » auxquelles les victimes de violences conjugales et d’agressions sexuelles sont confrontées. Des agressions qui sont même « souvent passées sous silence ».

L’initiative ne se contente pas de faire savoir aux non-concernés que ces violences existent. Elle a surtout pour vocation d’informer celles qui les subissent, leur faire savoir qu’elles peuvent se faire aider, qu’elles ne sont pas seules. C’est le sens du hashtag #ma3atechwa7dek (« tu n’es plus seule ») lancé en parallèle de la campagne.

Le message : en cas d’agression, il faut contacter les institutions ou organisations – publiques ou associatives – dont la mission est d’apporter un soutien psychologique et d’aider dans les démarches administratives. Il faut porter plainte. Les numéros à contacter sont mis en valeur sur les affiches, présentes désormais un peu partout sur les murs de Tunis et, bientôt, dans les régions.

 

47,6% des Tunisiennes de 18 à 64 ans déclarent avoir subi une ou plusieurs formes de violences au cours de leur vie

Lutter contre la banalisation de la violence

Selon une étude de l’Office national pour la famille et la population (ONFP) réalisée en 2010, 47,6% des Tunisiennes de 18 à 64 ans déclarent avoir subi une ou plusieurs formes de violences au cours de leur vie. Mais elles ne font pas forcément les démarches pour en finir avec le harcèlement : 73% des femmes interrogées déclaraient ainsi ne pas savoir à qui s’adresser quand elles sont victimes. Pire : quasiment 100% des femmes sondées par l’ONFP affirmaient que la violence est « ordinaire » et ne mérite pas d’en parler.

Une banalisation de la violence à laquelle s’ajoute une méfiance vis à vis des médecins et des forces de sécurité, en manque patent de sensibilisation et de tact lorsqu’il s’agit d’accueillir et d’entendre les plaintes de femmes victimes d’agressions conjugales ou sexuelles. Un déficit d’écoute qui constitue un frein à la lutte contre un phénomène encore très présent en Tunisie : le taux de prévalence de la violence physique et psychique varie entre 33% (pour la région Sud-Ouest) et 13% (dans le Sud-Est tunisien), milieux ruraux et urbains compris.

La campagne onusienne, qui s’inscrit dans le programme « 16 days of activism (against gender-based violence)« , prévoit également des ateliers et autres caravanes de sensibilisation dans le monde entier. Des initiatives comparables ont ainsi vu le jour au Liban, au Bangladesh ou encore au Malawi. Le programme, actif depuis 1991, se déroule du 25 novembre, journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, pour se terminer le 10 décembre, la journée internationale des droits de l’homme. Tout un symbole.

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