Le tabou de la traite négrière arabe

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Karim Akouche est un écrivain algérien, auteur du roman La Religion de ma mère (éd. Écriture)

L'esclavage a été officiellement aboli en Mauritanie en 1981 mais il perdure. © Schalk Van Zuydam/AP/SIPA

La traite négrière est triple : l’occidentale (la plus dénoncée), l’intra-africaine (la plus tue) et l’orientale (la plus taboue).

On y dénombre plus de 40 millions d’esclaves. La plus longue, la plus constante aussi, est l’orientale. A-t-on le droit de le dire ? A-t-on la liberté de l’écrire sans se faire taxer de néocolonialiste ?

Que les révolutionnaires de canapé soient rassurés ! Je ne recycle pas les clichés de Saint-Arnaud. Je ne repasse pas les chemises de Cavaignac ou les culottes de Bugeaud. Je ne suis pas atteint du syndrome du colonisé. Je ne suis pas non plus rongé par la haine de soi ou je ne sais par quel autre complexe.

Entre le Moyen Âge et le XXe siècle, les Arabes et les Ottomans ont vendu plus de 17 millions d’esclaves africains. C’est un fait. Ils approvisionnaient en zengis aussi bien les foyers des familles influentes arabes et turques, les palais, les souks, les fermes, les champs et les harems que les terres sous contrôle musulman à l’époque, comme la Péninsule Ibérique, l’Andalousie, la Sicile, les Balkans.

Les images, que les journalistes de CNN ont captées non loin de Tripoli, ont ému le monde entier. Au-delà des larmes versées en silence et la rage nouant nos tripes, elles nous renvoient à la face nos laideurs, nos bas instincts, nos plaies et nos guenilles. Le progrès a-t-il perdu en chemin la générosité et la justice ? La modernité n’a pas tué, hélas, les réflexes barbares en nous. L’être humain reste un animal tribal et froid : il a beau voter des lois, brandir le droit, revendiquer la démocratie et chanter la fraternité, l’ivresse de la domination, le mépris de l’autre et la préférence de soi ne l’ont guère quitté.

On ne veut pas fâcher les seigneurs africains et leurs clients

Les trafiquants vendant aux enchères des migrants africains rappellent, toute proportion gardée, ceux des cales de l’Île de Gorée, des comptoirs de Charleston et des marchés de Zanzibar. Le trafic des Noirs rapporte. Environ 400 euros la tête en 2017. Moins cher qu’un mouton de l’aïd. Mais peu importe. On mise sur la quantité. Les prisons libyennes sont pleines de chair noire, de bras noirs, de sueur noire, de sang noir, de torture noire, de douleur noire.

En Mauritanie, l’esclavage officiellement aboli en 1981, est toujours pratiqué. 300 000 à 700 000 individus ont des maîtres. On n’en parle pas. C’est tabou. On ne veut pas fâcher les seigneurs africains et leurs clients. Et si on faisait une enquête sérieuse sur le commerce des êtres humains au Congo, en Somalie, au Soudan, au Burundi, au Liberia, en Arabie saoudite ?

Le Qatar n’a supprimé la kafala, système ségrégationniste envers les étrangers, qu’en 2016. Avant, tout travailleur étranger avait un parrain et, pour quitter le pays ou changer de métier, celui-là devait en obtenir l’autorisation de celui-ci. Et quelle est la situation des migrants africains en Algérie ? C’est encore plus tabou. La négrophobie est revendiquée sans complexe par une partie de l’opinion publique.

Une directive de la wilaya de Mostaganem, avant d’être suspendue sous la pression des réseaux sociaux, recommandait aux taxis et aux chauffeurs de bus de ne pas transporter les Subsahariens illégaux. Ne qualifie-t-on pas en Algérie, de manière avilissante, le Noir de kehlouch, l’équivalent de « nègre » en langue dialectale ? Ne raconte-t-on pas dans les cafés cette blague aux relents racistes : « Un Algérien, devant un Noir, commande un café. Il dit au serveur : Je veux un café noir. L’Africain, se sentant visé, lui réplique gentiment : Pourquoi ajouter l’adjectif « noir », puisque le café est déjà de couleur noire ? L’autre lui tourne le dos et reformule sa demande : Je veux un café plus que noir, je veux un café négro. » ?

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