Budget 2018 en Tunisie : « La transition économique est en panne », selon Hakim Ben Hammouda

Hakim Ben Hammouda a été ministre de l'Économie et des finances sous Mehdi Jomaa de janvier 2014 à février 2015. © Flickr/International Monetary Fund

L'ancien ministre tunisien des Finances ne mâche pas ses mots. Le Budget élaboré par le gouvernement Chahed a adopté des « solutions de facilité » qui ne régleront pas les problèmes de la Tunisie. Interrogé par Jeune Afrique, il plaide pour une nouvelle « vision économique capable de sortir le pays de la crise ».

Le projet de loi de Finances 2018 est examiné par les députés tunisiens depuis le 21 novembre. Dès avant les discussions entamées en début de semaine, de nombreuses voix s’étaient élevées, critiquant notamment les restrictions budgétaires qu’il contient et l’augmentation de certains impôts. Les patrons d’entreprises, sous la houlette de leur confédération l’UTICA, ont même menacé de se retirer du pacte politique de Carthage si ce projet venait à être adopté en l’état. Dans cette interview, l’ancien ministre des Finances sous Mehdi Jomaa (de janvier 2014 à février 2015), Hakim Ben Hammouda, tire la sonnette d’alarme.

Les mesures inscrites dans ce projet de loi Finances manquent de vision. La gouvernance économique est la spécialité de ce keynésien qui a roulé sa bosse dans des institutions internationales (ONU, OMC, BAD) et qui vient de sortir un livre qui a analysé les maux de la Tunisie, Chroniques d’un ministre en transition (sorti début 2017 aux Éditions Cérès). Il affirme que l’augmentation des impôts est un choix classique qui ne parviendra pas à sortir le pays de la zone de danger. Il plaide pour un changement du modèle de développement, une feuille de route claire, qui inscrira le pays dans le XXIe siècle.

Jeune Afrique : Gel des recrutements, hausse des impôts… Des mesures drastiques ont été inscrites dans ce projet de loi de Finances 2018. Quelle est votre analyse ?

Hakim Ben Hammouda : Je pense qu’il y a un problème de démarche et de vision dans ce projet de loi de Finances. Cette démarche s’est concentrée sur les aspects techniques et comptables, reléguant en second plan l’aspect politique. Les grands choix économiques ne sont pas clairs. Et cela a engendré une grande incompréhension sur le contenu de ce projet de loi.

La deuxième difficulté à laquelle s’est confrontée ce projet de loi est la crise économique tunisienne. La faible augmentation des revenus de l’État couplée à l’évolution rapide des dépenses publiques, a fait que l’on s’est retrouvé avec un énorme déficit budgétaire. Pour le réduire, la démarche du gouvernement a été d’augmenter les impôts et même d’en introduire de nouveaux. Ce choix, somme toute classique, est de moins en moins acceptée par les populations, car il touche à leur niveau de vie.

Les urgences sont la lutte contre l’évasion fiscale et le recouvrement des dettes de l’État

Youssef Chahed n’était-il pas contraint de recourir à ces mesures d’urgence pour freiner une crise économique structurelle ?

Je pense qu’il faut lutter de manière efficace contre la crise au lieu d’édicter de nouvelles mesures fiscales. Ce sont toujours les solutions de facilité qui sont prises face à ce genre de situations.

À quoi sert d’édicter de nouveaux impôts, si les services de recouvrement ne sont même pas capables de collecter ? À mon avis, s’il y a vraiment des urgences, ce sont la lutte contre l’évasion fiscale et le recouvrement des dettes de l’État.

Lutte contre la corruption, restrictions budgétaires, volet social… Ne trouvez-vous pas que le gouvernement Chahed a été pris dans un piège en ouvrant plusieurs fronts à la fois ? 

Bien sûr, la lutte contre la corruption est un chantier très important. Mais le véritable dossier de l’heure reste le développement économique, qui est handicapé par un double déficit : un déficit de vision, dans la mesure où on ne sait pas vers où on va à moyen et long terme, et un déficit d’actions, vu que plusieurs décisions ne sont pas traduites sur le terrain.

Nous avons effectué des pas importants au niveau de la transition politique, mais la transition économique est en panne. Cette dernière exige la définition d’une vision économique claire.

Ce retard d’exécution n’est-il pas la conséquence des changements fréquents de gouvernements et d’une scène politique instable ?

Bien évidemment, toute secousse politique retentit sur le monde économique. Mais cela n’excuse pas le manque d’une feuille de route économique.

La Tunisie a besoin d’une vraie politique industrielle

Quelles sont, selon vous, les ingrédients de cette nouvelle vision pour faire redécoller la Tunisie ?

Il y a trois axes prioritaires. Un : mettre un terme au creusement du déficit qui menace l’équilibre économique et même politique de notre pays.

Deux : il faut sans trop attendre enclencher des réformes en matière d’investissements, de fiscalité tout en édifiant des institutions fortes capables de porter la croissance et le développement.

Et trois : il faut édicter un nouveau modèle de développement basé sur une industrie intensive et les nouvelles technologies. Ce chantier interpelle les opérateurs privés tunisiens, mais en premier lieu l’État qui doit être capable, comme l’a fait le Maroc, de définir une nouvelle stratégie industrielle et les secteurs qui doivent être en son cœur.

La Tunisie est une jeune démocratie. A-t-elle les reins solides pour aller vers un changement radical de son modèle de développement ?

Je pense que le pays est prêt. Nous en avons tous les ingrédients : des entreprises leaders dans leurs secteurs, dont certaines implantées en Afrique et en Europe, ainsi qu’une main d’oeuvre disponible. Le chômage des diplômés, dont pâtit la Tunisie, peut être un atout si on arrive à les former pour soutenir ce nouveau modèle de croissance.

Ce sont les moments de fragilités qui permettent les actions de développement

La situation reste assez fragile avec la grogne sociale et le risque terroriste…

Je souhaiterai d’abord insister sur le fait que la mobilisation de notre appareil sécuritaire a permis à la Tunisie de s’acheminer vers une situation assez stable. Ensuite, l’Histoire a montré que ce sont les moments de crises et de fragilités qui permettent d’initier les grandes actions de développement.

Le premier modèle de développement de la Tunisie a été initié au début des années 1970 après la grande crise de la fin des années 1960 – le pays avait abandonné le modèle interventionniste et socialisant pour un autre modèle, plus ouvert sur l’extérieur et les investissements. Aujourd’hui, je pense que le pays a tous les atouts pour entrer dans l’économie du XXIe siècle et devenir un pôle économique mondial.

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