Sénégal : l’audition de Khalifa Sall en vue de lever son immunité parlementaire tourne au fiasco

Par - Envoyé spécial à Dakar

Khalifa Sall, en octobre 2014 à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Emprisonné depuis plus de huit mois, le député et maire de Dakar devait être entendu ce mercredi 22 novembre par une commission parlementaire chargée d’examiner la levée de son immunité parlementaire. Mais l’opération a tourné court, Khalifa Sall refusant d’être auditionné en prison.

« Libérez Khalifa ! Macky Sall, dictateur ! » Quelques dizaines de femmes s’époumonent sur le parvis de la prison de Rebeuss, à Dakar, où Khalifa Sall, inculpé pour « association de malfaiteurs », « complicité de faux et usage de faux en écritures privées de commerce », « faux et usage de faux dans des documents administratifs », « détournement » et « escroquerie aux deniers publics et blanchiment de capitaux, est incarcéré depuis le 7 mars.

Le 21 novembre, les députés de la commission ad hoc chargée d’instruire la levée de son immunité parlementaire, à la demande du Parquet, lui avaient adressé une convocation pour le lendemain, à 17 heures, afin de l’auditionner. Un préalable indispensable avant le vote des députés en séance plénière.

Devant la prison, l’un des gardiens, plutôt nerveux, fait grésiller son taser à quelques centimètres des manifestantes. Les femmes « khalifistes » reculent jusque sur la route de la corniche, bloquant des automobilistes qui font retentir leurs klaxons. « Khalifa Sall a été élu député, il doit être libéré, estime l’une des manifestantes. Le pouvoir actuel fait honte au peuple sénégalais ! »

Grenades lacrymogène sur la corniche

Des renforts policiers arrivent sur les lieux. Moment de latence parmi les manifestants, qui s’achève par des tirs de grenades lacrymogènes au milieu de la circulation. Sous le regard ahuri des badauds et des joggers, des volutes de fumée blanche s’élèvent entre les voitures. Dans la foulée, des policiers zélés arrêtent trois ou quatre femmes, tandis que d’autres déblaient rapidement les gros cailloux jetés sur la chaussée.

Finalement, Khalifa Sall ne recevra pas la visite de ses collègues, qui comptaient l’auditionner à Rebeuss. « Il refusait d’être entendu en prison », affirme à Jeune Afrique l’un de ses avocats. Dans une lettre adressée le 21 novembre à Aymerou Gningue, président de la commission ad hoc, les onze défenseurs du maire avaient en effet donné le ton en prétextant qu' »un député dont la levée de l’immunité est demandée doit nécessairement comparaître libre devant la commission ad hoc, car le fait d’être en état de détention constitue une privation déjà effective de l’immunité et rend sans objet, et même paradoxale, la demande de levée de l’immunité »..

L’étrange retournement du Parquet

Cet imbroglio juridique, qui prend des airs de théâtre de l’absurde, remonte à l’élection de Khalifa Sall, fin juillet, sur la liste d’opposition Taxawu Senegaal. Le détenu le plus célèbre du pays, qui avait battu campagne depuis sa cellule, invoque depuis l’immunité parlementaire prévue par la Constitution et par le règlement de l’Assemblée nationale.

En pure perte, car le procureur, le juge d’instruction puis la chambre d’accusation de la cour d’appel lui ont rétorqué successivement que les faits à l’origine de son inculpation sont antérieurs à la proclamation officielle des résultats des législatives, en août, excluant le bénéfice de l’immunité.

L’affaire tourne au casse-tête le 26 octobre, lorsque le Parquet, de manière surprenante, saisit l’Assemblée nationale d’une demande de levée de l’immunité parlementaire de Khalifa Sall, ce qui donnera lieu à la création de la commission ad hoc.

Implicitement, la justice considère donc que le maire de Dakar bénéficie bel et bien de l’immunité, ce qui, selon ses avocats, aurait dû entraîner sa libération immédiate dans l’attente que l’Assemblée statue.

« En réalité, ils n’ont pas voulu prendre le risque que le tribunal reconnaisse cette immunité lors du procès », explique source proche de la mairie de Dakar. Avant d’ajouter, un sourire en coin : « Avec ces manœuvres grossières, ils ont donné du grain à moudre à la défense ! »

« Une cabale politique »

Cheikh Bamba Dieye, député de la coalition Manko Taxawu Senegaal, abonde : « Ce qui était trouble devient limpide : il s’agit d’une cabale politique montée pour exécuter un adversaire crédible en vue des élections présidentielles de 2019. Et pour cela, ils ont sollicité la complicité de l’Assemblée nationale. »

Une accusation également formulée par Barthélémy Dias, maire de Mermoz-Sacré-Cœur, une commune de Dakar, et proche de Khalifa Sall : « Nous ne sommes plus une République, affirme-t-il. C’est pourquoi nous alertons nos partenaires étrangers. »

Des partenaires qui, depuis huit mois, sont demeurés bien silencieux face au dossier Khalifa Sall. « C’est toujours délicat lorsqu’il s’agit d’une affaire de détournement de deniers publics, reconnaît une source proche du maire. Il n’y a pas beaucoup d’enthousiasme pour prendre sa défense. »

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