Kenya : « Kenyatta prend le pouvoir dans un pays profondément divisé »

Derrère des vitres pare-balles, Uhuru Kenyatta se rend au stade Kasarani de Nairobi où doit avoir lieu sa cérémonie d'investiture, le 28 novembre 2017. © Ben Curtis/AP/SIPA

Réélu à 98,2% à l'issue d'un processus électoral à rebondissements, marqué l'annulation du premier scrutin et le boycott du second par l'oppostion, Uhuru Kenyatta a été réinvesti mardi pour son second mandat dans un pays profondément divisé. Nic Cheeseman, spécialiste de la politique kényane, analyse pour Jeune Afrique la situation.

Ils étaient quelques dizaines de milliers, des supporters enthousiastes et une quinzaine de chefs d’État, massés dans le stade de Kasarani, en banlieue de Nairobi, pour assister à l’investiture d’Uhuru Kenyatta pour son second mandat. En validant, le 20 novembre, la réélection du président sortant, la Cour suprême a refermé une séquence électorale chaotique longue de quatre mois, marquée par l’annulation, le 1er septembre, du premier scrutin du mois d’août.

Réélu à 98,2% à l’issu d’un scrutin où seulement un tiers des électeurs se sont déplacés pour voter suite à l’appel au boycott et au refus du candidat de l’opposition, l’ancien Premier ministre Raila Odinga (2008-2013), de participer à la nouvelle élection, Uhuru Kenyatta prend le pouvoir dans un pays extrêmement divisé et marqué par des mois de violences lors desquelles des dizaines de Kényans, majoritairement des partisans d’Odinga, ont trouvé la mort.

A l’issue d’un processus électoral qui laisse derrière lui un Kenya désuni, Nic Cheeseman, spécialiste de la politique kényane, répond aux questions Jeune Afrique sur l’état du pays à l’aube du second mandat d’Uhuru Kenyatta.

Un pas de plus qui est fait, à chaque scrutin, vers l’explosion

Jeune Afrique : Dans quel état se trouve le Kenya dans lequel Uhuru Kenyatta a été investi mardi ? Quelles conséquences le processus électoral chaotique des derniers mois peut-il avoir à long terme sur l’unité du pays ?

Nic Cheeeseman : Kenyatta prend le pouvoir dans un pays profondément divisé. Les incidents qui ont eu lieu pendant son investiture le prouvent. Toute élection qui n’est pas reconnue par le parti de l’opposition est de facto une menace pour l’unité du pays.

Mais ce n’est pas la première fois dans l’histoire du Kenya qu’un scrutin fait polémique. En 2013 c’était déjà le cas et en 2007 le pays avait sombré dans la violence. Cette élection est un nouvel épisode de divisions dans l’histoire politique du pays.

Je pense que nous sommes encore loin du point de non-retour, la volonté de négociation exprimée par le parti au pouvoir l’illustre. Mais à force d’ajouter à chaque élection une controverse sur le vainqueur, c’est un pas de plus qui est fait, à chaque scrutin, vers l’explosion. Même si je le répète nous en sommes encore loin.

Jeune Afrique : Sur quelles bases le rapprochement entre les deux camps peut-il s’opérer?

Nic Cheeseman : Chacun devra y mettre du sien. Du côté du pouvoir il faudra trouver des compromis pour que l’opposition soit mieux représentée. Il faudra que le gouvernement se penche sur les préoccupations qui ont été celles de l’opposition pendant le scrutin et qui semblent légitime, je pense notamment à la réforme de la commission électorale qui a été au centre de la contestation pendant le processus électoral.

L’opposition, de son côté, va devoir abandonner ses menaces de sécession. Le dialogue ne pourra avancer que si elle est disposée à reconnaître Uhuru Kenyatta comme président du Kenya.

C’est le processus électoral plus que la réélection en elle-même qui marque un revers

Jeune Afrique : Une réélection dans ces conditions, à l’issue d’un processus électoral très controversé, peut-elle être qualifiée de revers pour un pays souvent montré en exemple dans la région ?

Nic Cheeseman : C’est le processus électoral plus que la réélection en elle-même qui marque un revers. Après 2013, une élection réussie en 2017 aurait entériné les progrès de la démocratie kényane après le chaos de 2008. Force est de constater qu’on ne peut plus faire ce constat et montrer le Kenya comme un exemple à l’heure d’aujourd’hui. Le pays est divisé et très tendu.

L’élection kényane a mis en évidence l’incapacité d’une Commission électorale extrêmement contestée à se réformer, mais aussi celle des politiques à faire passer l’intérêt général avant leurs agendas personnels. C’est un pas en arrière pour le Kenya.

Jeune Afrique : Quelles peuvent être les conséquences des menaces de sécession de l’opposition ?

Nic Cheeseman : On sait que cette route est dangereuse, un exemple comme celui de la Zambie le prouve. Le problème de ce genre de discours est qu’il installe un jeu de bluff. Au fond, en dépit des menaces de sécession, ce que veut réellement Raila Odinga c’est être président du Kenya, pas d’une moitié du pays.

Je pense qu’avec ces menaces, l’opposition espère amener le gouvernement à la table des négociations pour obtenir plus de représentativité, mais si le pouvoir choisit de ne rien faire, convaincu que l’opposition n’ira pas au bout de sa démarche Raila Odinga sera dans une situation délicate. Son initiative ne pourra pas être soutenue par la communauté internationale et il pourrait, comme ça a été le cas en Zambie, être accusé de trahison.

Jeune Afrique : En boycottant le second scrutin, l’opposition a-t-elle réussi à vider d’une partie de sa légitimité le nouveau mandat de Kenyatta ? 

Nic Cheeseman : Forcément, pour l’opposition, le mandat de Kenyatta n’a rien de légitime. Une majorité de ses partisans n’a pas voté au second scrutin. Mais il faut souligner le profond attachement des Kényans à un processus électoral juste. La décision d’annuler le premier scrutin n’avait pas seulement été saluée par l’opposition, mais aussi par une parti des supporteurs du président qui n’était pas satisfaits des irrégularités du scrutin.

Je pense que l’opposition a surtout réussi à embarrasser le pouvoir, mais elle est aujourd’hui dans une position délicate, moins puissante qu’elle ne l’était après l’élection de 2013 et, surtout, elle ne dispose pas de moyens humains suffisant au Parlement pour bloquer les lois que le parti au pouvoir essayera de mettre en oeuvre.

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