Algérie : Juifs, chrétiens… Comment le pays encadre les religions minoritaires

Écrit par Maïna Fauliot

L'ancienne synagogue d'Oran est devenue la mosquée Abdallah Ibn Salam. © Wikimedia Commons

Réouverture annoncée des synagogues et célébration de la diversité culturelle de l'Algérie, l'actuel ministre algérien des Affaires religieuses se veut le ministre de "toutes les religions". Mais l'Algérie garantit-elle vraiment la liberté de culte ? Décryptage.

Les récentes prises de position du nouveau ministre algérien des Affaires religieuses tranchent avec celles de son prédécesseur, Bouabdallah Ghlamallah. En poste depuis le 5 mai 2014, Mohamed Aïssa, a déclaré lundi 7 juillet à Oran que "les lieux de culte pour les Juifs rouvriront leur portes". "Le fait de rouvrir des espaces de prière pour les Juifs est une preuve patente que l’Algérie n’est pas contre eux", a ajouté le docteur en sciences religieuses.

Une déclaration qui confirme sa politique d’ouverture présentée quelques jours plus tôt lors du Forum, régulièrement organisé par le quotidien national Liberté. "Mon programme vise à l’amélioration de la pratique rituelle religieuse. Et pas seulement musulmane", a fait valoir le ministre lundi 1er juillet. Affirmant la présence "d’une communauté juive" qui "a le droit d’exister", il a évoqué une réouverture des synagogues, mais qui ne peut se faire dans l’immédiat car "il faut d’abord sécuriser un lieu de culte avant de le livrer aux fidèles".

Les lieux de culte de la petite communauté juive d’Algérie, dont les membres ne seraient plus aujourd’hui "qu’une poignée" comme le précisait l’historien Benjamin Stora, avaient été fermés dans les années 1990, en pleine guerre civile, par mesure de sécurité.

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Par ses gestes d’ouverture, le ministre Mohamed Aïssa veut montrer que l’Algérie n’est pas hostile aux autres cultes : "au contraire, notre pays accepte l’autre et est riche de par ses différentes langues et cultures", à condition toutefois que les minorités religieuses se soumettent au droit algérien, notamment la loi de 2006. Un texte qui consacre en théorie "le libre exercice du culte" mais propose peu d’applications concrètes de cette liberté de croyance. Tribunaux spéciaux pour les actes civils juifs, pèlerinages ou encore régulation du marché Kacher ne sont pas abordés par les lois algériennes.

Tour d’horizon des lois algériennes :

  • L’Islam : religion d’État  

L’Islam est incontestablement "la religion de l’État" comme le stipule clairement l’article 2 de la Constitution algérienne. Ainsi, le président de la République doit lui-même être de confession musulmane (art.73) et doit prêter serment "de respecter et de glorifier la religion islamique".

L’Islam est également la religion officielle de la société, dite de "tradition arabo-islamique", en témoigne le préambule du texte suprême qui rappelle le combat mené par l’Algérie pour "ses valeurs et les composantes fondamentales de son identité que sont l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité".

  • Une liberté religieuse garantie

Bien que l’Islam soit la religion régnante, cela n’empêche pas la présence et le libre exercice des autres cultes. La religion musulmane elle-même garantit la liberté religieuse, que ce soit à travers certains versets, comme "Pas de contrainte en religion." (2, 256). Mais aussi en raison du fait que les premiers dirigeants ont placé les gens du Livre sous le régime de la dhimma (protection).

La Constitution de 1976 ne nomme pas expressément la liberté religieuse mais consacre nombre de libertés qui s’y rattachent. "La liberté de conscience et la liberté d’opinion sont inviolables" (art.36) tandis que "les citoyens sont égaux devant la loi, sans que puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance, de race, de sexe, d’opinion ou de toute autre condition ou circonstance personnelle ou sociale" (art.29).

La loi de 2006, qui régit la pratique des cultes autres que musulman, est moins timide. Elle garantit expressément "le libre exercice du culte" et affirme que "l’État garantit également la tolérance et le respect entre les différentes religions".

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  • Mais une liberté encadrée

Le "libre exercice du culte" établi par la loi de 2006 est néanmoins strictement encadré. Il est soumis au respect "de l’ordre public, des bonnes moeurs et des droits et libertés fondamentaux des tiers". Mais surtout, l’exercice collectif du culte est confiné aux édifices affectés à cet effet par les autorités algériennes. Point plutôt problématique pour les Juifs puisqu’aucune synagogue n’a rouvert depuis les années 1990.

Cette restriction dans l’attribution et l’usage des lieux de culte a notamment été fustigé par certaines communautés chrétiennes après la condamnation à un an de prison d’un prêtre du diocèse d’Oran. Il avait conduit en 2007 une prière dans le bidonville de Maghnia, une ville à la frontière du Maroc, où il rendait visite à des immigrés camerounais.

  • Interdiction d’"ébranler la foi d’un musulman"

Depuis la loi de 2006, le pas à ne surtout pas franchir pour les religions minoritaires est le prosélytisme. Quiconque "incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion" risque une peine de deux à cinq ans de prison ainsi qu’une amende pouvant atteindre un million de dinars (près de 10 000 euros). Même tarif pour celui qui "fabrique, entrepose ou distribue" des documents "qui visent à ébranler la foi d’un musulman".

Endiguer les conversions et l’activisme des églises évangéliques, tel était l’objectif exprimé par l’ex-ministre des Affaires religieuses, Abdellah Temine, l’année où la loi a été promulguée.

Le salafiste, Abdelfattah Hamadache Zeraoui, qui a fustigé la réouverture future des synagogues a par ailleurs joué sur la corde sensible du prosélytisme pour dénoncer les propos du ministre Mohamed Aïssa. Le chef de file du Front de la Sahwa (éveil) salafiste libre a déploré dans un communiqué un "coup qui fait mal au cœur des Algériens car c’est un appel officiel aux Juifs et aux chrétiens pour diffuser leur croyance et à faire du prosélytisme de manière réglementaire et légale".