À Bamenda l’anglophone, on veut quitter la maison Cameroun « sans dire au revoir »

Par AFP

Un marché de Bamenda, capitale de la province anglomphone du Nord-Ouest du Cameroun, le 15 novembre 2017. © AFP

"La séparation est la seule issue !": Comme Nick, ouvertement partisan de la sécession, une importante frange de la minorité anglophone du Cameroun s'est résolument radicalisée ces dernières semaines, conséquence notamment de la répression menée par les autorités de Yaoundé.

Discrets depuis le début il y a un an de la grave crise socio-politique qui secoue l’ouest anglophone, et où les fédéralistes étaient jusqu’à présent majoritaires, ces nouveaux militants de la partition vivant à l’intérieur du pays s’exprimaient peu ou pratiquement pas, notamment auprès des médias francophones.

Fait nouveau, ils prennent désormais la parole -anonymement et sous couvert de certaines garanties de sécurité -, comme a pu le constater l’AFP à Bamenda, capitale de la province du Nord-Ouest, un des épicentres de la crise.

Pour Nick, « la réconciliation avec la partie francophone du Cameroun n’est plus possible ». « Tu as des problèmes avec une personne, et celle-ci te tue. Qu’est-ce que tu fais avec elle ? », s’interroge-t-il, en référence aux manifestations de « proclamation d’indépendance » organisées le 1er octobre dans les zones anglophones et dont la répression par les forces de sécurité a fait 10 morts selon le gouvernement, des dizaines de tués selon certaines ONGs et sources locales.

« Nous avons perdu beaucoup de frères, des membres de la famille. Nous avons des frères en prison », renchérit Nick, qui ne voit « plus une seule raison » pour laquelle les anglophones devraient demeurer Camerounais.

Défenseur acharné de la cause « ambazonienne »

Alors que quatre gendarmes ont été tués la semaine dernière par des séparatistes présumés, et que les leaders en exil de « l’Ambazonie » (nom de l’Etat auquel ils aspirent) sont passés de « l’auto-défense » à l’exaltation au « combat », Nick assure ne pas être partisan de la lutte armée.

Il dit néanmoins suivre à la lettre les mots d’ordre lancés depuis l’étranger par le « président » autoproclamé, Sisuku Ayuk Tabe. Et il se veut un défenseur acharné de la cause « ambazonienne ». « Nous disposons (en zones anglophones) de ressources pour gérer une nation », assure-t-il, citant pêle-mêle le pétrole, les plantations, la possible production électrique, un port à Limbé (sud-ouest)…

« Patauger dans la boue »

Au sujet du pétrole en particulier, les anglophones se plaignent de n’en toucher aucune retombée. La Société nationale de raffinage (Sonara), la compagnie pétrolière publique, est basée à Limbé, mais aucun de ses directeurs généraux n’a jamais été anglophone. Et la plupart de ses cadres sont également des francophones. À la différence des revenus de l’exploitation forestière, en partie redistribués en province, l’argent de l’or noir va directement à Yaoundé.

« Il y a trop d’iniquités. Nous avons beaucoup perdu pour envisager une marche arrière », pense Nick.

Propriétaire d’un petit commerce, John, la cinquantaine, ne voit pas non plus comment les morceaux peuvent être recollés. « Je préfère la séparation », souligne-t-il. « Si un enfant se plaint, pleure, au lieu de l’écouter, tu le tapes, il va se révolter. Si tu le tues, ses frères et sœurs vont se révolter » aussi, justifie-t-il. « Ils ont tué beaucoup de nos fils. Nous sommes dépassés par le nombre de morts », s’alarme-t-il.

Pour lui, « les anglophones sont très peu représentés au sein de toutes les institutions, dans les administrations ». « Quel anglophone peut parler fort dans ce pays? », questionne-t-il.

Communs à toutes les régions du pays, les problèmes de développement sont là aussi sans cesse ressassés, mais prennent ici une tonalité particulière.

« Nos routes sont gâtées. Ceux qui ont les moyens prennent l’avion. Nous autres payons des taxes pour patauger dans la boue », s’offusque John.

« marginalisation »

A Bamenda, les routes sont trouées de nids de poules. L’axe reliant Babadjou (dernière ville francophone avant le nord-ouest) à Bamenda s’est considérablement dégradé depuis des années. Même si de premiers travaux de réhabilitation sont en cours.

Samantha, une trentaine d’années, n’en peut plus de la « marginalisation » des anglophones. « Nous souffrons de discrimination dans les examens officiels. Tous les noms des admis viennent de Yaoundé ».

La division d’un pays « n’est pas facile à obtenir », car un « père ne laissera pas facilement partir un de ses enfants », mais, pour Samantha, le point de non-retour a été atteint, la « colère » est désormais trop forte. « Il faut partir de la maison sans dire au revoir ».

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