Centrafrique : « Nous croyons possible de sortir du gouffre »

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Centrafricaine, elle est la fondatrice de l'association de jeunes "URU", elle a participé au Young African Leader Initiatives (2014). Elle est titulaire d'un Master II en Géopolitique.

dans une école du camp de déplacés de Mpoko, près de Bangui, en Centrafrique, le 15 février 2016. © Jerome Delay/AP/SIPA

Alors que les violences continuent dans le pays, l’ONU vote ce mercredi 15 novembre le renouvellement du mandat des Casques bleus en république centrafricaine. Deux étudiants militants* cosignent une tribune en faveur de ce renouvellement et réclament une place accrue des jeunes dans les décisions politiques.

Ce mercredi, le Conseil de sécurité des Nations unies doit décider du renouvellement du mandat de ses Casques bleus en République centrafricaine (RCA). La recrudescence des violences cette année dans le pays, ravagé par la guerre, menace de broyer des générations entières et de mettre en péril notre jeune démocratie.

Ces dernières semaines, des attaques dans le sud-est du pays ont fait au moins 46 morts. Dans le nord-ouest, des groupes armés terrorisent la population. Près d’un demi-million de Centrafricains ont dû fuir vers les pays voisins, et 600 000 autres ont abandonné leur foyer pour trouver refuge ailleurs dans le pays.

Deux adultes sur trois analphabètes

Malgré les défis colossaux, nous croyons qu’il est possible de sortir du gouffre

L’an dernier, la RCA était classée comme le pire endroit où vivre pour un jeune, selon un indice international de 183 pays. Le système d’éducation était déjà mal en point avant la flambée de violence de 2013. Aujourd’hui, près de deux adultes sur trois sont analphabètes et seul un tiers des enfants termine l’école primaire.

Jeunes défenseurs de la paix et des droits humains, nous nous battons pour le droit à l’éducation en RCA. Et le conflit met en péril l’avenir de notre nation. Des écoles ont été attaquées et de nombreux étudiants ont été forcés d’abandonner l’université. Des milliers d’enfants ont été recrutés de force par des groupes armés, alors que d’autres se sont enrôlés de leur propre gré. Nous voyons les effets dévastateurs des violences sexuelles et à caractère sexiste, désormais utilisées par tous les groupes armés.

Malgré les défis colossaux auxquels notre pays est confronté, nous croyons, comme beaucoup de nos pairs, qu’il est possible de sortir du gouffre. Nous ne voyons pas de fatalité. Nous n’adhérons pas aux divisions à l’origine de ces violences. Nous croyons que, dans un horizon proche, notre fragile gouvernement démocratique peut être capable d’assumer l’entière responsabilité de l’ordre et des services publics de base.

Besoin criant de protection

L’ONU doit s’attaquer à sa crise de légitimité en RCA

Le besoin le plus criant en RCA aujourd’hui est celui de la protection. Si notre capitale, Bangui, connaît actuellement une paix fragile, au-delà, le désordre règne. Les violences ont rendu la moitié de la population dépendante de l’aide, et les attaques répétées à l’encontre des travailleurs humanitaires en ont privé de nombreuses communautés du pays.

Pour cette raison, nous saluons l’appel lancé par le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, lors de sa visite en RCA le mois dernier, en faveur d’un plus grand nombre de casques bleus. Bien que la mission de l’ONU en RCA affiche un bilan mitigé, nous pensons qu’elle seule peut empêcher une recrudescence de la violence.

L’ONU doit également s’attaquer à sa propre crise de légitimité en RCA. Il est urgent de rétablir la confiance avec les populations. Elle doit faire plus pour venir en aide aux femmes et aux filles qui ont été victimes d’exploitation et d’abus sexuels de la part de soldats, censés assurer leur protection. La politique de tolérance zéro de l’ONU pour les crimes sexuels signifie qu’il ne doit plus y avoir aucun cas d’abus sexuels impliquant des Casques bleus.

L’ONU doit travailler les dirigeants centrafricains

Des contingents de meilleure qualité peuvent aider à contenir les violences, mais ils ne peuvent, à eux seuls, s’attaquer à leurs causes profondes. L’ONU doit travailler avec le gouvernement centrafricain, l’Union africaine et d’autres dirigeants régionaux pour promouvoir un règlement pacifique du conflit et mettre fin au climat d’impunité.

À cet égard, il est essentiel que la communauté internationale dote de ressources adéquates la Cour pénale spéciale qu’elle a aidé à créer. La population centrafricaine est en droit d’avoir une Cour qui se conforme aux normes internationales en jugeant les auteurs présumés de crimes de guerre.

Nous avons reçu une éducation et nous avons pu la mettre à profit, c’est un immense privilège

En Centrafrique, les moins de 24 ans représentent 60 % de la population. Nos opinions et l’impact que la guerre a sur nous doivent être au cœur de tout processus de paix. Cette approche plus inclusive permettra d’intégrer les principes démocratiques dans notre manière de résoudre nos différends et d’imaginer l’avenir de notre pays.

Nous avons reçu une éducation, contre vents et marées, et nous avons pu la mettre à profit pour aider d’autres jeunes à se battre pour défendre leurs droits. C’est un immense privilège, et nous sommes encouragés par le potentiel de changement. Lors de sa visite, le secrétaire général des Nations unies a déclaré que la RCA méritait mieux et qu’elle pouvait être une réussite. Nous sommes bien d’accord et, avec le soutien de la communauté internationale, nous avons l’intention de lui donner raison.


(*) Les deux auteurs ayant co-signé cette tribune :

Kessy Ekomo-Soignet est fondatrice de l’association de jeunes « URU », et a participé en 2004 au programme Young African Leaders Initiative (YALI). 

Abdoulaziz Sali est membre du du Collectif des étudiants musulmans centrafricains.