Art contemporain : la foire AKAA ouvre sa seconde édition à Paris

Une oeuvre de David Uzochukwu, exposée dans le cadre de AKAA 2017 à Paris. © DR / AKAA / David Uzochukwu

Also Known as Africa, c'est le nom de la foire d'art contemporain africain qui se tient désormais tous les ans à Paris, au Carreau du Temple. Sa seconde édition vient d'ouvrir pour trois jours.

Victoria Mann aurait pu renoncer. Tout était déjà prévu pour la première édition de la foire d’art contemporain Also Known as Africa (AKAA) quand, en novembre 2015, la France subit l’horreur d’une série d’attentats qui entraînèrent le pays dans deux années d’état d’urgence. La première édition d’AKAA n’eut donc pas lieu cette année-là, mais la jeune femme déterminée remit l’ouvrage sur le métier et AKAA vit finalement le jour en 2016, attirant quelques 15 000 visiteurs venus voir les œuvres présentées par une trentaine d’exposants.

Plateforme commerciale et culturelle

Du 10 au 12 novembre, alors que la France vient tout juste de sortir de l’état d’urgence, c’est donc la seconde édition d’AKAA qui se tient au carreau du Temple, à Paris, avec quelque 150 artistes venus de 28 pays différents.

« Il s’agit d’offrir une plateforme commerciale et culturelle, montrant une Afrique diverse, plurielle, qui n’est pas enfermée par les contours du Continent », explique Victoria Mann.

Membre du comité de sélection, le commissaire d’exposition Simon Njami voit pour sa part en l’existence des deux foires européennes consacrées à l’art africain contemporain – AKAA et sa grande sœur londonienne, 1 : 54 – le signe d’une installation durable de cette création dans le paysage : « Les deux foires consacrées à l’art contemporain d’Afrique qui se sont développées en Europe constituent les vrais marqueurs d’une prise de conscience parce qu’elles opèrent dans la réalité économique et sur un temps qui ne saurait être celui de la mode », écrit-il.

Il serait sot de confondre une initiative comme AKAA avec ces modes qui vont et viennent

« Ce sont des institutions privées qui investissent un argent qui n’est pas une subvention. Cela traduit un engagement et une conviction qui se bâtissent d’une année sur l’autre dans le monde réel du marché. Il serait sot de confondre une initiative comme AKAA avec ces modes qui vont et viennent, au gré de la vitesse du vent. »

Doté d’un budget d’environ 400 000 euros – stable par rapport à 2016 – la foire est d’abord une entreprise commerciale qui propose des espaces d’exposition, loués entre 345 et 390 euros le mètre carré, et entend permettre la vente d’oeuvres à des collectionneurs et à des institutions. Lors de l’édition précédente, ces dernières s’échangeaient pour des sommes oscillant entre 3 000 et 8 000 euros.

Panser le monde

Mais comme 1 : 54, AKAA n’est pas seulement un supermarché de l’art ouvert deux jours dans l’année. Elle affiche clairement une ambition intellectuelle forte. « Dépasser les ordres sociaux, vivre au-delà des frontières, sortir du familier… Préférer des chemins horizontaux plutôt que verticaux, ceux qui réservent des surprises, des découvertes, des rencontres improbables… », propose en résumé Victoria Mann.

L’artiste nous panse, embrasse nos vides et les comble de l’espoir d’un nouveau jour

Ces surprises, ces découvertes, ces dialogues passent notamment par les « Rencontres AKAA », placées sous le commissariat de la directrice artistique Salimata Diop qui a choisi une fort belle thématique, « Panser », qu’elle développe ainsi :« Lorsque nous sommes aveugles, l’artiste nous panse et nous avertit d’un avenir menaçant : visionnaire par essence, il propose une perspective inattendue. Lorsque nous sommes déracinés, l’artiste nous panse et ressuscite nos mémoires héréditaires, il nous rend notre histoire. Il caresse et réconforte. Lorsque nous détournons le regard, l’artiste nous panse, et, le doigt pointé vers le miroir, il nous place face à notre déni, et du même coup, face à notre responsabilité. L’artiste nous panse, embrasse nos vides et les comble de l’espoir d’un nouveau jour. »

« Ça va aller »

D’une galerie à l’autre, d’un hommage à l’autre, le parcours d’AKAA 2017 tient la promesse de ce vade mecum. Sélectionnée pour les Rencontres de Bamako au mois de décembre, la photographe ivoirienne Joana Choumali illustre à merveille la dimension thérapeutique du travail des artistes.

A Bassam, elle a utilisé son téléphone portable pour photographier la vie, trois semaines après les attaques terroristes. Elle les a ensuite imprimées sur toile, puis brodées à la main avec des fils de couleur. Sans surprise, la série s’intitule « Ça va aller ».

"Ça va aller" - 2016 © Joana Choumali – Courtesy Joana Choumali

« Ce travail est une façon d’exprimer comment le peuple ivoirien doit affronter sa souffrance psychologique, écrit-elle. En Côte d’Ivoire, les personnes ne discutent pas de leurs problèmes psychologiques ou de leur sentiments. Un choc post-traumatique est souvent considéré comme une faiblesse ou une maladie mentale. Très peu de personnes s’expriment sur leurs ressentis, et chaque conversation est rapidement abrégée par un « cava aller » résigné. […] Chaque point de couture est un moyen de se remettre, de mettre à plat les émotions, la solitude et les sentiments mitigés que je ressens. »

Couture et broderie

Recoudre des plaies, tisser des relations, nouer le dialogue, il serait possible de filer longuement la métaphore : nombre d’artistes – la plupart du temps des femmes – présentés à AKAA utilisent la couture ou la broderie pour produire des œuvres saisissantes. C’est le cas de la Zimbabwéenne Georgina Maxim, qui expose ses robes colorées au sein de la galerie Sulger-Buell.

C’est aussi le cas de l’Allemande Marion Boehm, très influencée par sa vie en Afrique du Sud, qui propose pour ARTCO Gallery de grands et dignes portraits composés à partir de canevas auxquels elle a adjoint photos, cheveux artificiels, objets religieux, journaux. Mais c’est aussi le cas d’Ana Silva, qui travaille entre Luanda et Lisbonne : ses toiles mélangent dessins et broderies.

Elle est d’ailleurs aussi créatrice de vêtements sous le nom d’Ana Ester. La liste pourrait se poursuivre encore avec la Kenyane Naomi Wanjiku Gakunga qui crée une vaste robe à partir de pièces métalliques oxydées… Les démarches diffèrent, bien entendu, mais il y a toujours une dimension réparatrice dans ces travaux. Nombre d’artistes ici présent pensent le monde pour le panser.

Metal and wire work by @nwanjikugakunga@154artfair #OctoberGallery Room G1A

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Nouvelle histoire de l’art

Au-delà, AKAA n’oublie pas de rendre hommage aux précurseurs, ou plus précisément à ceux qui n’ont pas attendu l’existence des foires et l’intérêt du marché occidental pour tenter d’imposer une vision toute personnelle. Ainsi, une exposition hommage est organisée pour saluer la mémoire du sculpteur -kinésithérapeute sénégalais Ousmane Sow, dont la maison-musée ouvrira au Sénégal à l’occasion du Dak’art 2018 et dont une œuvre devrait enfin élire domicile à Paris prochainement.

Le plasticien camerounais Bili Bidjocka expose pour sa part une pièce monumentale, Enigma55# – je suis la seule femme de ma vie, produite in situ par la foire. Malgré quelques regrettables petites concessions au besoin d’exotisme du public, on peut enfin dire qu’ici aussi, une nouvelle histoire de l’art est en train de s’écrire, ébranlant celle à laquelle l’Europe ethnocentrée commence enfin à renoncer.

A voir – reportage sur la précédente édition de AKAA : 

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