Nigeria : « Sahara Reporters », le média d’investigation qui aligne les révélations

Par - Envoyé spécial à Lagos

Omoyele Sowore, fondateur de Sahara Reporters. © DR / Sahara Reporters

Fondateur de Sahara Reporters, Omoyele Sowore a rapidement imposé ce site Web d’investigation dans le paysage médiatique très concurrentiel du Nigeria, en dévoilant chaque semaine de nouveaux scandales politico-financiers.

Un tee-shirt vert délavé, un pendentif avec une dent de requin, un Jeans élimé et des « runnings » made in America. Lorsqu’on croise Omoyele Sowere pour la première fois, difficile d’imaginer que l’on se trouve face à l’un des hommes les plus influents de Lagos, au Nigeria, où la puissance se manifeste d’abord dans l’opulence des vêtements. Omoyele Sowore parle à voix basse, comme s’il avait peur d’être entendu par des oreilles indiscrètes. Il est vrai qu’à 46 ans, il a déjà divulgué bien des scandales. Au sein du DSS (Department State Service), la police politique du Nigeria, nombreux sont les agents qui aimeraient explorer son cerveau de fond en comble pour savoir ce qui s’y trame.

Un « pure player » abonné aux scoops

Omoyele Sowore est le fondateur de Sahara Reporters, un site Internet « pure player » qui s’est imposé en quelques années comme un média dominant : celui qui donne le la, grâce aux scoops qu’il publie de jour comme de nuit. Sahara Reporters – dont une partie de la rédaction se trouve à New York – est suivi par plus de trois millions de personnes sur Facebook, et près de deux millions sur Twitter.

Lors de l’élection présidentielle d’avril 2015, nombre de Nigérians considèrent que le site a contribué à la victoire de Muhammadu Buhari. Les électeurs se sont en effet rendus aux urnes un samedi. En général, plusieurs semaines sont nécessaires avant de centraliser les résultats.

Mais dès le dimanche matin, Sahara Reporters publiait la grande majorité des résultats sortis des urnes, lesquels donnaient deux millions de voix d’avance à Buhari, le candidat de l’opposition. Un écart qui paraissait impossible à surmonter pour le camp du président sortant, Goodluck Jonathan. En brûlant ainsi la politesse à la commission électorale, Sahara Reporters rendait impossible toute tentative de fraude.

En 2015, le site a bénéficié de fuites au sein de la commission électorale

Comment le site d’investigation a-t-il réussi une telle prouesse ? Sans doute en bénéficiant de fuites au sein de la commission électorale, dont certains membres craignaient que la présidence leur torde le bras et les force à publier des résultats tronqués. Mais aussi parce ce site encourage le journalisme citoyen.

Les électeurs étaient incités à photographier les résultats sortis des urnes et à envoyer leurs photos par le biais des réseaux sociaux. « Les 200 millions de Nigérians sont invités à fournir le site en informations », explique Omoyele Sowore.

Sahara Reporters a toujours fonctionné sur ce modèle. « Les journalistes citoyens nous envoient des informations, à charge pour nous de les vérifier », résume le fondateur du média en ligne, devenu en moins de dix ans un leader de l’information au Nigeria.


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Un siège social aux États-Unis

Tout avait pourtant commencé bien modestement, dans une chambre d’étudiant new-yorkaise. « C’est là que j’ai lancé Sahara Reporters en 2006 », s’enthousiasme Omoyele Sowore, fasciné par les États-Unis et ses « success stories ». Le site bénéficie d’ailleurs du financement de fondations américaines, notamment la Ford Foundation.

Depuis, Sahara Reporters a grandi tout en conservant son siège social à New York. « Là-bas, nous sommes protégés par la Constitution [des États-Unis]. On peut tout écrire, sans entraves. Rien à voir avec ce qui se passe au Nigeria », sourit Sowore.

Même s’il passe l’essentiel de son temps au Nigeria, ce dernier sait qu’en cas de coup dur dans son pays – où il est régulièrement interpellé par les forces de l’ordre -, il pourra toujours se réfugier aux États-Unis.

Parmi les contributeurs de Sahara Reporters, plusieurs sont des journalistes nigérians qui savent d’expérience que certains sujets sont « trop brûlants » pour leurs rédactions respectives, et qui préfèrent les publier sur ce site basé administrativement hors du pays.

Un séjour en prison sous la dictature d’Abacha

L’une des principales préoccupation d’Omoyele Sowore est la protection de ses sources. Lui-même a une connaissance intime de la violence et de l’arbitraire, qu’il a subis pendant ses années estudiantines.

Militant des droits de l’homme à l’université de Lagos, il s’était opposé à la montée en puissance de Sani Abacha (au pouvoir de 1993 à 1998). Lorsque le général paranoïaque a fait jeter en prison Moshood Abiola, le vainqueur de la présidentielle de 1993, Omoyele Sowore est descendu dans la rue pour réclamer sa libération. Et il l’a lui-même payé d’un séjour en prison.

Durant ses jeunes années, il s’est également opposé aux sociétés secrètes qui avaient pris le contrôle des universités. Battu et torturé par les membres de l’une d’entre elles, il a dû quitter le Nigeria en 1999 pour se faire soigner aux États-Unis et y poursuivre ses études.

 Les jeunes Nigérians souhaitaient en finir avec la kleptocratie

Le quadragénaire ne s’est jamais considéré comme un journaliste. Il a lancé son site à un moment où l’Internet a connu un développement spectaculaire au Nigeria. Au début des années 2000, la fédération a accédé avec retard à la téléphonie mobile, après une longue période de pénitence.

« Cela coûtait alors une fortune de faire installer une ligne téléphonique, car il fallait payer d’énormes pots-de-vins », rappelle Emeka, un commerçant lagotien.

« À l’époque, nous avions pris l’habitude d’écrire nos articles sur Facebook. Quand Sahara Reporters est apparu, on s’est dit : pourquoi ne pas nous exprimer plutôt dans un média nigérian », relate Ralph Awolowo, alors étudiant.

Les jeunes Nigérians avaient soif de libre expression, mais ils avaient aussi envie d’en finir avec la kleptocratie. C’est dans ce contexte que Sahara Reporters s’est progressivement fait une spécialité de révéler les actes de prédation financière.

Un jour, le site révèle que 8 millions de dollars en cash ont été retrouvés dans une villa de Lagos. Le lendemain, il rapporte qu’un haut fonctionnaire reconnu coupable d’avoir détourné plusieurs millions de dollars sur des fonds de retraite continue à être payé par l’État nigérian, bénéficiant même d’une protection policière alors qu’il est censé être en fuite.

Le surlendemain, le site publie des informations sur les investissements londoniens d’une ex-ministre du Pétrole accusée d’avoir participé au détournement de plusieurs milliards de dollars sous le règne de Goodluck Jonathan.


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Manque de rigueur

À chaque fois qu’Omoyele Sowore arpente Lagos, il déniche un nouveau scandale susceptible de faire la une de Sahara Reporters. L’irruption de concurrents ne l’inquiète pas outre mesure. « Je les ai même aidés au début, affirme-t-il. Avec 200 millions de Nigérians, il y a de la place pour tout le monde. »

Ses rivaux l’accusent toutefois de manquer de rigueur dans la vérification de ses informations. Et ses séjours fréquents au Nigeria l’exposent à de mauvaises surprises : récemment, il a été agressé physiquement par un homme qui avait peu apprécié les articles de Sahara Reporters. Mais il en faudrait plus pour infléchir la ligne éditoriale du site.

Depuis son plus jeune âge, Sowore a compris qu’à Lagos, « la ville qui ne dort jamais », le « reporter du Sahara » ne peut se permettre de « fermer l’œil »…  s’il ne veut pas mourir avant l’âge.

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