Maroc : les islamistes du PJD exposent leurs dissensions au grand jour

Des militantes du PJD, en octobre 2016 près de Rabat. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Les islamistes marocains, pour la première fois, dévoile à l’opinion publique des dissensions internes. La crise a gagné ce camp politique réputé très soudé.

Tir ami, et de barrage. Ahmed Raïssouni, ancien président du Mouvement unicité et réforme (MUR), un mouvement islamiste proche du Parti justice et développement (PJD), s’est prononcé dans plusieurs entretiens à la presse arabophone marocaine contre un troisième mandant à la tête du PJD de l’ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane, actuel secrétaire général. Le MUR est considéré comme l’ombrelle religieuse et idéologique du PJD, parti conservateur au gouvernement, et Raïssouni, est une figure très respectée du mouvement conservateur.

A l’approche du congrès du PJD prévu pour les 9 et 10 décembre, le torchon brûle. La crise gouvernementale qui a duré de novembre 2016 à mai 2017 et s’est soldé par le limogeage de Benkirane et la nomination du numéro deux du parti, Saadeddine El Othmani, au poste de chef du gouvernement, a frappé de plein fouet le mouvement islamiste marocain, réputé pour à la fois pour sa discipline interne et son respect des règles démocratiques. « C’est un fait, cet épisode a laissé un goût amer », concède Abdelaziz Aftati, cadre du PJD.

Des critiques multiples

Le 26 octobre, le ministre d’État chargé des droits de l’Homme Mustafa Ramid, figure historique du PJD, s’en est pris publiquement, sur sa page Facebook à Benkirane. Il lui a reproché de gonfler son rôle dans la campagne des législatives de 2011, et de minorer celui de ses frères. Membre du secrétariat général du parti, Mustafa Ramid en incarne à la fois l’aile la plus démocrate et la plus conservatrice. Les internautes marocains se sont frottés les yeux avant de relayer l’information : le PJD n’a pas habitué l’opinion publique à des oppositions de ce genre.

Les sorties médiatiques de Raïssouni ne sont donc pas le premier acte de ce que l’on peut qualifier de crise politique. Les observateurs décryptent des inimités anciennes, tentent de remonter le fil des concurrences sourdes et des petites saillies qui traversent le mouvement islamiste depuis des années.

Mais si ces inimitiés existent bien, au-delà, c’est bien une réelle divergence politique interne que les frères marocains découvrent à l’aune de leur congrès. « On ne peut pas taire les divergences de point de vue qui existent. Tout le monde doit pouvoir s’exprimer », argue Abdelaziz Aftati.

 

Le chef du gouvernement marocain, Saadeddine El Othmani, avec son prédécesseur, le secrétaire général du Parti justice et développement (PJD), Abdelilah Benkirane, lors d'un meeting électoral le 25 septembre 2016 à Rabat. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Un troisième mandat qui divise

Les islamistes, d’habitude promptes à répondre à la presse, évitent aujourd’hui les questions et requièrent l’anonymat quand ils osent une réponse. Les temps changent. « Off the record », un membre du secrétariat général accepte ainsi de parler de « petite crise ».

Un mot que refuse d’employer Abdelaziz Aftati. Pour lui, « la situation n’est pas facile, mais ce n’est pas une crise ».

Pour ce dernier comme pour un autre cadre islamiste, le PJD, et plus largement le mouvement islamiste, est confronté à plusieurs dilemmes profonds, qui s’enchâssent et touchent à son essence même : l’indépendance vis-à-vis du Palais, d’abord ; le bon fonctionnement démocratique du parti ensuite ; sa popularité enfin.

« Le fait est que la question du troisième mandat dépasse le cadre du parti : la population marocaine, les citoyens s’intéressent de très près à cela », assure Aftati, qui soutient un troisième mandat de Benkirane. Le parti a beaucoup joui de la popularité de ce dernier. Cela n’empêche pas une partie de l’élite islamiste de tenir à respecter une rotation des mandats à la tête de l’organisation.

« Mais nous sommes assez forts pour aller au-delà et éviter tout risque de scission », assure notre militant anonyme. Qui relève encore : « C’est aussi une période de réajustement. Ramid a été un militant de l’opposition, aujourd’hui il assume des positions politiques qui exigent l’art du compromis. Benkirane, lui, est de retour dans le militantisme. Chacun ajuste ses positions en fonction de l’endroit d’où il s’exprime. »

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique