Faut-il vraiment construire le Mémorial Sankara ?

par

Aboubacar Zerbo est spécialiste en management de l'achat international et en ingénierie logistique, diplômé de l'École de Management de Bordeaux (BEM/Bordeaux) et de l'ESTIA (École Supérieure des Technologies Industrielles Avancées) de Bayonne.

Thomas Sankara à Ouagadougou au Burkina Faso, le 26 février 1987. © Archives Jeune Afrique-REA

Faut-il ériger un monument à la mémoire de l'ancien président du Faso Thomas Sankara ? Cela ne va-t-il pas à l'encontre de la vie exemplaire du capitaine révolutionnaire ?

Tribune. Pour un homme qui a incarné la sobriété, personnifié la simplicité, symbolisé l’humilité, et qui, dans ses dires comme dans ses actes, reflétait la frugalité, le détachement et le désintéressement.

Pour un chef d’État, qui refusait d’être en première classe dans les voyages officiels, préférait la modeste « Renault 5 » à l’ostentatoire « Mercedes 200 » comme voiture présidentielle, et qui plaidait farouchement pour une réduction colossale du train de vie de l’État.

Pour un président, de surcroît africain, fait rarissime, notoire et inédit, qui n’a jamais aspiré ni rêvé construire un domaine dans son village, posséder un château en Côte d’Azur ni un compte bancaire en Suisse.

Pour un jeune homme de 32 ans, qui, alors « Secrétaire d’État à l’Information » dans le gouvernement des colonels du CMRPN (Comité Militaire de Redressement pour le Progrès National), venait en Conseil des ministres sur un vélo de cycliste.

Pour un panafricaniste, qui vivait africain, s’habillait africain, mangeait africain, et qui voulut que ses idées, son action et son vécu servent d’inspiration, d’exemple et de référence aux futures générations africaines.

Enfin, pour un patriote, qui aspirait, revendiquait, ambitionnait et idéalisait faire de son pays natal, la Haute-Volta, une « patrie d’hommes et de femmes intègres », si bien qu’une fois arrivé à la fonction suprême, il changea le nom de son pays en la rebaptisant « Burkina Faso », qui signifie : « la Terre des hommes intègres ».

Pour la mémoire d’une telle sommité, il serait une absurdité abyssale, une énormité cuisante, une inadéquation extrême et une incohérence monumentale de construire un mémorial de un milliard de Francs CFA. S’il en était avisé, s’il pouvait donner son approbation, je ne pense pas que le capitaine Thomas Sankara avaliserait un tel acte. En revanche, les Burkinabé honoreraient pertinemment, convenablement et dignement Thomas Sankara, s’ils réalisaient le rêve noble et cher de Sankara, en faisant du Burkina Faso, du « Pays des hommes intègres », un pays véritablement et vraiment de femmes et d’hommes intègres.

Si l’ambition des chantres et des initiateurs de ce projet de mémorial était d’inculquer les idéaux de Sankara aux futures générations de Burkinabé et d’Africains, alors qu’ils sachent que nos petits frères s’inspireront plus des actions que poseront leurs aînés plutôt que par la vue d’un quelconque mémorial ou par l’audition d’histoires et autres récits qu’on leurs raconterait sur la vie du capitaine Sankara.

La jeunesse burkinabè déplore cordialement et refuse viscéralement la désunion, l’inharmonie, les divisions qui règnent au sein des partis sankaristes

En d’autres termes et plus concrètement, si les aînés sont aux antipodes de Sankara, s’ils sont des voleurs, des corrompus et des politiciens véreux, alors les générations futures du Burkina Faso et d’Afrique prendront naturellement et forcement exemple sur eux et seront des voleurs, des corrompus et des politiciens véreux. Dans ce cas, le Mémorial Sankara ne restera qu’un immense tas de pierres qui occupera vainement et encombrera inutilement l’espace de Ouagadougou, n’ayant alors plus qu’une portée touristique et non plus éducative.

Parallèlement au thème du mémorial, je voudrais bien surligner une chose : les jeunes Africains, notamment burkinabè, qui sont nés sous le régime de Blaise Compaoré, qui n’ont pas connu l’époque de Sankara – génération dont je fais partie -, sont dans leur grande majorité des fans zélés, des passionnés fougueux et des enchantés éperdus de Sankara. Ils sont émerveillés par ses discours, son style, sa témérité, son idéologie et son franc-parler. Paradoxalement, ces mêmes jeunes Burkinabé sont pour la plupart des anti-sankaristes. Dans le sens où ils ne votent jamais pour un parti sankariste, et de surcroît, dans un passé récent, ont même souvent préféré une fois devant les urnes apporter leur voix à des partis non sankaristes, parfois proches de Blaise Compaoré. Et ce, parce qu’ils déplorent cordialement et refuse viscéralement la désunion, l’inharmonie, les divisions qui règnent au sein des partis sankaristes.

Il y eut un seul Sankara, pourtant, ces jeunes constatent qu’il y a une pléthore de partis et de leaders sankaristes. Enfin, je pense que Sankara retournerait très triste et très vite dans sa tombe, si lors d’une escapade sur terre, il constatait l’opulence et l’embourgeoisement de certains de ceux qui se revendiquent de son nom.

La Patrie ou la Mort, nous Vaincrons.

Vive Sankara.

Vive le « Pays des Hommes Intègres ».

Vive l’Afrique.

Que Dieu bénisse l’Afrique.

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique