Rolf Traeger : « Éradiquer l’extrême pauvreté et la faim avant 2030 est ambitieux mais reste possible »

Rolf Traeger est économiste à la Cnuced. © UNCTAD

Dans un nouveau rapport, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement tente de comprendre les raisons des contreperformances des Pays les moins avancés (PMA) dans la réalisation des OMD. Son principal auteur, l'économiste Rolf Traeger, a répondu aux questions de "Jeune Afrique".

Un an avant l’échéance fixée pour l’accomplissement des Objectifs du millénaire de développement, il est clair que les pays les moins avancés (PMA), dont les deux tiers sont africains, n’ont accompli que peu de progrès dans la voie de leur réalisation.

Dans un rapport publié aujourd’hui, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement tente de comprendre les raisons de cet échec et fournit de nombreuses recommandations sur les réformes à entreprendre pour que la prochaine échéance, celle des Objectifs du développement durable, soit une réussite. L’économiste Rolf Traeger, chef de la section PMA au sein du service de la recherche de la Cnuced, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Propos recueillis par Joël Té-Léssia

Dans « Croissance et transformation structurelle : un programme de développement pour l’après-2015 », le rapport qu’elle publie aujourd’hui sur les pays les moins avancés, la Cnuced indique avoir identifié un « paradoxe des PMA ». En quoi consiste-t-il ?

Il est dû au fait qu’entre 2002 et 2008, les 48 pays PMA ont connu en moyenne une croissance annuelle supérieure à 7 %. C’est la plus forte performance enregistrée au cours des quarante dernière années. Elle est supérieure à la moyenne des nations développées et à celle des pays en développement, pris dans leur ensemble.

Mieux : depuis 2008 et en dépit de la crise économique mondiale, les PMA, avec une croissance moyenne de 5,7 % par an font toujours mieux que les nations les plus avancées et bien des pays du Sud. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils réalisent des progrès importants dans la réalisation des Objectifs du millénaire de développement. Ce n’est pas le cas.

Dans ce rapport, nous avons évalué leurs performances par rapport à sept cibles clés (santé, lutte contre la faim, éducation, assainissement…). Dans leur grande majorité, ils ne seront pas en mesure de les atteindre. Certains d’entre eux ont même régressé.

Tel est leur paradoxe : une croissance économique forte accompagnée d’un développement économique limité.

À quoi cela est dû, selon vous ?

Une des explications tient à la définition des OMD, notamment l’objectif 8 (« mettre en place un partenariat mondial pour le développement ») qui était vague dans ses buts et ses moyens.

Mais le facteur le plus important tient au type de croissance économique que ces pays ont connue : elle n’a pas été accompagnée d’une transformation structurelle. Dans la plupart d’entre eux, le transfert attendu des ressources humaines et du capital des secteurs à faible productivité vers ceux à productivité plus forte – et croissante – n’a pas eu lieu.

Actuellement, l’ONU considère que 48 pays appartiennent à la catégorie des PMA.

En Afrique ce sont les pays suivants : l’Angola, le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, Comores, Djibouti, L’Érythrée, l’Éthiopie, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Guinée équatoriale, le Lesotho, le Libéria, Madagascar, le Malawi, le Mali, la Mauritanie, le Mozambique, le Niger, l’Ouganda, le République centrafricaine, le République démocratique du Congo, la République-Unie de Tanzanie, le Rwanda, Sao Tomé-et-Principe, le Sénégal, la Sierra Leone, la Somalie, le Soudan, le Soudan du Sud, le Tchad, le Togo et la Zambie.

Hors du continent, cette catégorie comprend l’Afghanistan, Tuvalu, Vanuatu, le Yémen Timor-Leste, le Laos, Haïti, les Îles Salomon, Kiribati, Myanmar, le Népal,le Cambodge et le Bangladesh.

Depuis 40 ans, seuls le Botswana (fin 1994), le Cap-Vert (fin 2007), les Maldives (début 2011) et Samoa début 2014) ont pu sortir de cette classification.

Pourtant durant cette période, il y a eu des gains de productivité importants au Bangladesh ou au Cambodge, qui sont des PMA. Comment expliquez-vous cela ? Et pourquoi les autres pays appartenant à cette catégorie n’ont pas connu les mêmes performances ?

Dans les pays que vous citez, auxquels ont peut ajouter le Lesotho et le Bhoutan, une part importante des exportations et de l’emploi provient du secteur manufacturier. Ces économies sont parmi celles qui ont le mieux réussi dans le groupe des PMA.

En revanche, dans de nombreux PMA africains, il n’y a pas eu ce transfert de ressources et ni de transformation structurelle. Au Malawi, en Somalie et en Guinée-Bissau – qui exportent majoritairement des produits agricoles – la productivité du travail a baissé.

Dans des pays tels que le Tchad, l’Angola, la Guinée équatoriale, la RD Congo, la Zambie, la Mauritanie ou encore le Mozambique, fortement spécialisés dans l’exportation de produits issus de l’industrie extractive, il y a eu une forte croissance de la productivité du travail dans ce secteur, mais très peu de création d’emplois et peu d’effet d’entraînement sur le reste de l’économie. On a même constaté, parfois, une reprimarisation de l’économie, avec la production et l’exportation de matières premières qui prennent de l’importance tandis que l’industrie et les services reculent.

Les PMA africains qui s’en sont le moins mal sortis sont ceux dans lesquels les exportations étaient plus “mixtes » (Sénégal, Burkina Faso, Togo, Niger, Tanzanie et Ouganda) ou plus orientées vers les services (Rwanda, Ethiopie, Djibouti, Burundi, Comores, Madagascar, Sao Tomé-et-Principe).

Les Objectifs du développement durable doivent prendre la suite des OMD, après 2015. Pensez-vous qu’ils puissent s’articuler avec la logique de transformation structurelle défendue dans ce rapport ?

Sous la houlette des OMD, les gouvernements nationaux et la communauté internationale ont mis l’accent sur le développement humain (santé, éducation, le social) et la gouvernance souvent au détriment du développement économique et de la transformation des structures économiques. C’est une approche un peu biaisée.

Le développement humain n’est pas durable sans développement économique. Encore une fois, il s’agit ici de la transformation structurelle de l’économie et non de la simple croissance du PIB réel. Les ODD sont plus ambitieux, ratissent plus large et abordent des thématiques négligées en 2000.

Lesquelles ?

Les questions de genre, les droits politiques, l’environnement, les inégalités à l’intérieur des pays mais également à l’échelle internationale. Ils devraient aussi contenir un plan plus ferme et plus stricte pour la réalisation d’un véritable partenariat international pour le développement, qui ait pour objectif la transformation industrielle, la diversification économique ainsi que la génération d’emplois décent et productifs.

Parmi les objectifs à l’étude pour l’Assemblée générale de l’ONU de septembre prochain figure notamment celui d’éradiquer l’extrême pauvreté et la faim à l’horizon 2030. Vu les maigres progrès réalisés vis-à-vis des OMD, n’est-ce pas utopique ?

C’est un objectif ambitieux mais qui reste possible. Les programmes de distribution d’aliments y contribueront. Mais surtout cela demandera que plus d’efforts soient réalisés dans le développement du secteur agricole et la diversification de l’économie rurale non-agricole, pour casser par exemple le cycle qui mène de la pauvreté rurale à l’exil vers une précarisation encore plus extrême en ville. Il sera important de diversifier l’économie rurale vers l’artisanat, les services de consultance liés à l’agriculture (agronomes, vétérinaires…), la petite industrie de transformation, les services financiers de proximité.

L’appui (technique, technologique et financier) à l’entrepreneuriat féminin peut également contribuer à relever le niveau des compétences et des revenus. Les efforts visant à passer des activités les moins productives vers celles qui le sont participeront à cet effort.

Cela correspond à ce que vous recommandez dans votre rapport…

En partie oui. Mais nous recommandons surtout que les politiques économiques des PMA soient repensées. À la lumière des expériences de la Chine, de Maurice, du Chili et du Vietnam, il est important que ces pays arrivent premièrement à mieux mobiliser des ressources (internes et externes) pour financer les investissements productifs.

Deuxièmement, ils doivent conduire des politiques industrielles qui permettent le transfert du capital et des ressources humaines vers les secteurs à productivité forte et croissante. Enfin nous les invitons à adopter des politiques macroéconomiques en cohérence avec les deux recommandations précédentes, qui aillent au-delà de la simple stabilisation macroéconomique et aient une visée plus large : la transformation structurelle de l’économie.