Maroc : gloire et décadence du Parti du progrès et du socialisme

Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti progrès et socialisme (PPS), en mai 2015. © Capture d'écran YouTube

Le parti des anciens communistes a certes toujours été le Petit Poucet de la classe politique marocaine, il n'en est pas moins le grand perdant des sanctions royales du 24 octobre. Histoire d'un parti qui n'en est pas à sa première déconvenue.

Il fut un temps où Ali Yata, leader historique du Parti du progrès et du socialisme (PPS), enflammait l’enceinte du Parlement par ses discours sur les égarements de la politique de Hassan II et la nécessité d’instaurer « une société juste et équitable ». Devant la télévision, les Marocains le suivaient avec admiration. Il incarnait l’idéologie communiste dans le royaume. Ali Yata était un leader du même calibre qu’Abderrahim Bouabid, Allal El Fassi ou Bensaid Ait Idder. Son parti, porte-voix de la lutte ouvrière, a traversé l’histoire du Maroc mais n’a cessé de perdre en importance depuis la disparition tragique de celui qu’on appelait « Ssi Ali », un mercredi 14 août 1997…

Le 24 octobre, le PPS a encaissé un énième coup dur. Deux de ses ministres, et pas des moindres, ont été limogés par le roi Mohammed VI, emportés par les conséquences de la contestation dans le Rif : le ministre de l’Habitat et secrétaire général du parti, Mohamed Nabil Benabdellah, et le ministre de la Santé, Houcine El Ouardi. Désormais, le parti du livre – son emblème – ne détient plus qu’un seul secrétariat d’État, celui de l’Eau, chapeauté par Charafat Afilal. Un autre ténor du parti, Amin Sbihi, ancien ministre de la Culture, fait partie de la liste des anciens ministres désormais bannis par le pouvoir. Dans l’avenir, il ne se verra accorder aucune responsabilité officielle.

La gifle royale est tellement dure que le PPS a décrété une réunion extraordinaire de ses instances jeudi 26 octobre. Sans surprise, le communiqué final est resté très révérencieux. Les anciens communistes marocains ont renouvelé « leur respect envers les décisions du roi », tout en rendant en hommage à leurs ministres limogés qui « ont effectué leur mission en toute abnégation ».

J’y suis, j’y reste !

Quant à son avenir dans le gouvernement actuel – le parti devait statuer sur l’opportunité de son retrait définitif – le PPS affirme que cette question sera soumise à sa commission centrale qui se réunira le 7 janvier prochain, préférant temporiser plutôt que de commettre un nouvel impair pouvant lui attirer à nouveau les foudres royales.

Cette sortie ne ferait qu’accentuer la dégringolade d’un parti né en pleine gloire du communisme et qui, pour des raisons de survie, s’est résolu à s’allier avec ses ennemis, idéologiques, les islamistes.

Chronologie d’une déliquescence :

Il était une fois les camarades !

Même s’il a traversé l’histoire du Maroc, le PPS a toujours été tenu pour portion congrue par les autres formations politiques, ces dernières se contentant de faire appel à lui pour compléter leurs majorités gouvernementales. Un parti d’appoint qui n’a jamais réussi à attirer les électeurs malgré son passé glorieux de défenseur de la classe ouvrière. Contrairement à d’autres formations communistes dans le monde, la violence révolutionnaire n’était pas au programme des camarades marocains – pour l’essentiel d’entre eux, en tout cas. Le communisme marocain a choisi de prendre les couleurs locales en reconnaissant le régime monarchique et la religion musulmane.

1943

À l’origine, les communistes français !

Création du Parti communiste marocain qui n’était à l’époque qu’une succursale du Parti communiste français. Son secrétaire général est Léon Soltane, un officier de l’armée française d’origine algérienne. Ali Yata, un jeune professeur d’arabe, fait partie des fondateurs avec d’autres figures marocaines comme Bouchta El Jamai, Edmond Amran El Maleh et Abraham Serfaty. En 1945, il  prend les commandes de ce parti dont le parcours sera jonché d’interdictions par le pouvoir et de confrontations avec ce dernier.

1968

Le communisme à la sauce marocaine

Le PCM devient le Parti de libération et du socialisme (PLS), sous la direction d’Ali Yata. Ce dernier s’appliquera à lui donner un cachet marocain en l’adaptant aux spécificités monarchiques musulmanes. Il en fera aussi le porte-voix de la résistance contre l’occupant français. Malgré cela, ses relations avec Hassan II sont mouvementées. Un an après sa création, le parti est de nouveau interdit, entamant une longue traversée du désert.

1974

Enfin un parti légal !

Après plusieurs années de clandestinité, Ali Yata et ses camarades (Simon Lévy, Abdelaziz Belal, Abdellah Layachi…) sortent de l’ombre et réussissent à légaliser leur parti sous son nom actuel, le Parti du progrès et du socialisme (PPS). Ali Yata reconnaît la marocanité du Sahara et participe à la Marche verte, s’éloignant ainsi du dogmatisme communiste de l’époque mais aussi de certains de ses camarades. Parmi eux, Abraham Serfaty, qui quitte le parti communiste en 1970 pour fonder sa propre organisation marxiste léniniste, Ilal Amam (En avant).

14 août 1997

Décès tragique

Ali Yata est fauché par une voiture alors qu’il s’apprête à monter dans son véhicule. Une mort tragique qui marque la scène politique marocaine à un moment crucial de son histoire. Hassan II vient en effet de donner son feu vert à la gauche marocaine pour qu’elle forme son premier gouvernement.

1997

Participation au gouvernement de gauche

Moulay Ismail Alaoui succède au camarade Ali Yata. Il intègre avec ses alliés de la Koutla – alliance entre quatre partis politiques marocains s’étant opposés à la politique de Hassan II – le premier gouvernement de l’alternance sous la houlette du socialiste Abderrahmane Youssoufi. Moulay Ismail est nommé ministre de l’Éducation nationale.

31 mai 2010

Un petit parti qui s’accroche

Après 13 ans à la tête du PPS, Ismail Alaoui choisit de se retirer de la scène politique et cède sa place à Mohamed Nabil Benabdallah. Septième force politique au Maroc, le PPS a toujours été considéré comme un parti d’appoint. Il ne dispose que de 17 sièges au Parlement mais réussit tout de même à se maintenir dans tous les gouvernements depuis l’alternance.

5 septembre 2016

Les camarades islamistes

Lors d’une réunion de présentation de son bilan gouvernemental, Nabil Benabdallah annonce son « alliance indéfectible » avec les islamistes du Parti justice et développement (PJD) en vue de former le prochain gouvernement. Une alliance contre-nature qui en surprend plus d’un en raison des référentiels contradictoires des deux partis. Cette annonce attire par la suite à son auteur les foudres du Palais, qui lui reproche d’alimenter une campagne hostile au conseiller royal, Fouad Ali El Himma, accusé d’incarner le « Tahakoum » (autoritarisme).

5 avril 2017

L’attrait du pouvoir

Disgracié par le Palais, le PPS réussit quand même à décrocher trois maroquins dans le gouvernement de Saâdeddine El Othmani grâce à son alliance avec les islamistes. Mais son image est écornée, à l’instar de la classe politique dans son ensemble, affaiblie et de plus en plus contestée.

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