Maroc : Mohammed Hassad et Ali Fassi Fihri, les anges déchus de Sa Majesté

Mohammed VI à Laâyoune, le 7 novembre 2015. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

La liste des limogeages royaux de mardi 24 octobre compte deux hommes puissants, qui étaient au cœur même du pouvoir. Preuve que les colères royales n’épargnent personne en temps de crise.

Ce 24 octobre, après réception du rapport de la Cour des comptes sur le projet de développement « Hoceima Manarat Al Moutawassit », le roi a décidé de prendre des mesures. Si sa décision de limoger plusieurs ministres et un dirigeant d’office a stupéfait l’opinion publique, c’est aussi parce que deux d’entre eux appartenaient au « Makhzen », qui désigne le lieu du pouvoir et draine plus d’un fantasme.

Mohamed Hassad, ministre de l’Éducation nationale et ancien ministre de l’Intérieur, compte en effet parmi les victimes, ainsi que Ali Fassi Fihri, relevé de ses fonctions de directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE).

Un haut commis remercié

Pourtant, le premier, dans la soixantaine, est un haut commis de l’État depuis des années, discret et réputé efficace. Un technocrate à qui a été confié le très puissant et sensible ministère de l’Intérieur entre 2013 et 2017 – des années marquées par la prégnance du risque terroriste.

L’opinion publique s’était habituée à le voir se tenir à quelques mètres du monarque, lors de déplacements, de rencontres de travail ou de cérémonies.

Polytechnicien, ancien ministre des Travaux publics, Hassad jouissait d’une solide réputation de « redresseur » d’entreprises publiques. Homme des dossiers épineux, il tisse tout au long de sa carrière, qu’il débute à l’Office d’exploitation des ports (ODEP), ancêtre de Marsa Maroc, des relations fortes au cœur du pouvoir.

Ses qualités de redresseur ont poussé le Palais à faire appel à lui à chaque fois qu’une entreprise publique est en difficulté, comme ce fut le cas en 2012 pour l’agence Tanger Med S.A, gestionnaire du port de Tanger-Med, qui faisait face à des tensions sociales.

Après l’ODEP, Hassad avait aussi dirigé la RAM de 1995 à 2001. À chaque fois, il trouvait une situation de sur-effectifs couplée à un service mal rendu, induisant des gaspillages de compétences.

Lors de la formation du dernier gouvernement, on lui avait taillé un ministère XXL, mêlant l’enseignement primaire, secondaire, supérieur, formation professionnelle et recherche.

Las. Le président de la Cour des comptes, Driss Jettou a commencé par son département lorsqu’il s’est adressé au roi en même temps qu’il lui remettait son rapport : « La Cour des comptes estime que l’empressement observé chez plusieurs départements ministériels tels que l’Éducation nationale, la Santé, la Jeunesse et sports, la culture et l’environnement, de recourir à l’Agence (Agence pour la promotion et le développement du Nord, ndlr) n’est pas justifié. Pour de nombreux projets, les études n’étaient pas encore disponibles et le foncier non assaini. Cet empressement traduit chez ces départements une certaine volonté de se défaire de leurs engagements aux dépens de l’Agence, alors qu’ils ont les capacités et l’expertise requises pour réaliser par eux-mêmes des projets similaires, comme ils le font habituellement sur l’ensemble du territoire national. »

Un Fassi Fihri parmi les déchus

Driss Jettou aura aussi cloué le cercueil de la carrière de Ali Fassi Fihri, dont l’Office traînait une sérieuse dette – un peu plus de 56 milliards de dirhams en 2016.

« Pour l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), la Cour recommande de sécuriser l’approvisionnement de la région en eau potable qui constitue une source de préoccupation des autorités locales, et de rattraper le retard accusé par l’office dans la réalisation de la station de dessalement ainsi que du projet d’adduction d’eau depuis le barrage de Bouhoud », lit-on dans le rapport.

Ali Fassi Fihri a pourtant, lui aussi, une belle et longue carrière de serviteur discipliné de l’État marocain. Il a notamment présidé à la Fédération royale marocaine de football entre 2009 et 2013. En 2011, il menait avec brio la délicate fusion de l’Office national d’électricité (ONE) et l’Office national d’eau potable (ONEP) pour créer l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE).

Mieux : Ali Fassi Fihri n’appartient pas qu’à une nomenklatura bureaucratique, mais bien à une forme d’aristocratie. Fils d’un haut diplomate, issu d’une famille traditionnelle de puissants, il est le frère d’un conseiller du roi, Taïeb Fassi Fihri et l’époux d’une femme politique de premier plan, Yasmina Baddou, ancienne ministre de la Santé. Cette fois, le roi n’a donc pas hésité à prendre des mesures contre des symboles du Makhzen.

Le risque de se « retrancher derrière le Palais »

Le roi avait commandé un premier rapport aux ministres de l’Intérieur et de l’Économie et des Finances sur le programme de développement pour Al-Hoceïma, ville qui connaît un large mouvement de colère sociale et de manifestations depuis maintenant des mois.

Dans la foulée de la présentation de ce premier rapport, le 2 octobre, Mohammed VI avait demandé à Jettou de s’atteler à un autre rapport. Au mois de juin, lors d’un conseil des ministres, le souverain avait soulevé la question de la situation d’Al-Hoceïma, sans cacher sa déception.

Puis, en juillet dernier, lors du traditionnel discours prononcé à l’occasion de la fête du Trône, le roi s’était montré accusateur : « Nos choix en matière de développement restent globalement pertinents. Mais, le problème a trait à l’immobilisme des mentalités, et aux carences en termes d’exécution et d’innovation. »

Et le roi de glisser alors : « Quand le bilan est décevant, on se retranche derrière le Palais Royal et on lui en impute la responsabilité. »

La leçon de politique est précieuse pour les puissants marocains : la monarchie s’inscrit dans le temps long, là où les carrières politiques peuvent être défaites. Et ces dernière se raccourcissent si elles participent à exposer le trône.

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