RDC : la dure réalité des opposants à Kabila dans l’ex-Katanga

Place Moïse Tshombe à Lubumbashi, dans le Haut-Katanga, le 28 février 2015. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Exil forcé, assignation à résidence, interdiction d'atterrir, intimidations, arrestations... Depuis plus de deux ans, il est périlleux pour les opposants congolais de s'aventurer dans l'ex-Katanga, dans le sud de la RDC. Arrivé à Lubumbashi lundi, Félix Tshisekedi, président du Rassemblement de l'opposition, en a fait l'expérience.

Il comptait s’offrir un bain de foule, c’est une meute de policiers qui l’a reçu. Durant son bref séjour à Lubumbashi, dans le sud de la RDC, l’opposant congolais Félix Tshisekedi a été littéralement pris en charge par les forces de l’ordre. Escorté lundi 23 octobre depuis l’aéroport de la Luano jusqu’à la résidence d’Antoine Kyungu wa Kumwanza, coordonnateur provincial du Rassemblement de l’opposition, dans le quartier huppé du Golf, bousculé le lendemain par des agents de sécurité et des policiers lorsqu’il tentait de quitter son hôtel pour rejoindre ses partisans, le fils d’Étienne Tshisekedi n’a pas pu tenir de meeting dans la capitale de l’ex-Katanga, comme cela était initialement prévu.

« C’est très tendu là-bas », confie à Jeune Afrique Raph Kabengele, conseiller politique et diplomatique de Félix Tshisekedi. Un euphémisme, sans doute, pour résumer le musellement de l’opposition dans ce riche et stratégique espace katangais, à la fois fief du président Joseph Kabila et de son rival le plus redoutable, Moïse Katumbi. Ancien proche du chef de l’État congolais, ce dernier a dirigé la province du Katanga – aujourd’hui démembrée en quatre entités – entre 2007 et 2015.

Moïse Katumbi, alors gouverneur du Katanga, lors d'une visite de la minoterie Africa Milling Congo Company, à Kinsevere, près de Lubumbashi, le 21 février 2015. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Tout commence avec le « faux penalty » de Katumbi

« À mon époque, les opposants pouvaient organiser sans accroc leurs manifestations. En 2011, malgré des instructions contraires, j’avais autorisé Étienne Tshisekedi, qui séjournait alors en Afrique du Sud, à venir entamer sa campagne électorale à Lubumbashi », rappelle le dernier gouverneur du Katanga.

Puis vint la rupture. Après deux mois passés à Londres pour des raisons de santé (il affirme avoir été empoisonné), Moïse Katumbi revient fin 2014 à Lubumbashi. Convaincu que Joseph Kabila veut se maintenir au pouvoir au-delà de son second quinquennat constitutionnel et fort de sa popularité mais aussi de sa richesse, il décide de prendre ses distances avec le régime en place à Kinshasa. Et se prononce contre un « troisième faux penalty ». Une métaphore footballistique empruntée par celui qui est également le président du célèbre TP Mazembe pour désigner l’éventuel troisième mandat de Joseph Kabila.

À Kinshasa, le pouvoir ne tarde pas à réagir. Il durcit le ton à l’encontre de Moïse Katumbi et tous ceux qui oseraient s’inscrire dans son sillage. Les premières arrestations au sein de la Majorité présidentielle sont enregistrées. C’est le cas, entre autres, de l’ancien député Vano Kalembe Kiboko, opposé à tout projet de révision constitutionnelle, arrêté et inculpé début janvier 2015 pour « incitation à la haine tribale ». Parallèlement, de nouveaux hommes du président sont progressivement dépêchés dans le Katanga pour s’assurer du contrôle de l’armée, de la police, des services de sécurité et de la justice.

L’arrivée des hommes de Kabila

Récapitulons : une ordonnance présidentielle tombe mi-juillet 2015, replaçant Gaspard Nzita Bamana, alias « Terminator », à la tête de la direction provinciale de l’Agence nationale de renseignement (ANR), poste que celui-ci occupait jusqu’en 2008 avant que Katumbi, alors gouverneur, ne demande sa mutation à la suite d’une affaire de torture sur un ressortissant français dans ses bureaux.

« Cet homme [Gaspard Nzita Bamana] est le moteur de la répression dans l’ex-Katanga », accuse un opposant local qui a requis l’anonymat. C’est pendant la même période que John Numbi, tombé en disgrâce après son implication présumée dans l’assassinat du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya début juin 2010 à Kinshasa, est appelé à la rescousse par le gouvernement. D’autant que l’ancien chef de la police, qui s’était reconverti en entrepreneur dans le secteur du génie civil, n’a rien perdu de son influence aussi bien au sein de la police que dans le milieu des « GR », les soldats de la garde prétorienne de Kabila. C’est en effet lui qui a recruté la plupart des éléments katangais de cette Garde républicaine.

Côté armée, entre 2014 et 2015, le dispositif est également renforcé autour des plus loyaux officiers de Kabila. Le général Jean-Claude Kifwa Kambili, cousin du chef de l’État, chapeaute la deuxième zone de défense qui comprend notamment le Katanga. Et le général Philémon Yav, ancien gendarme katangais et réputé être un excellent exécutant des ordres de la Maison militaire du président, commande la 22e région militaire des Forces armées de la RDC (FARDC) depuis Lubumbashi.

Jean-Claude Muyambo. © Baudouin Mouanda/J.A.

« À Lubumbashi, L’opposition n’a plus droit de cité »

Le décor ainsi planté, l’étau se resserre très vite autour des opposants de la région. L’ancien bâtonnier Jean-Claude Muyambo, leader du parti Solidarité congolaise pour la démocratie (Scode), est arrêté en janvier 2015 à la suite d’une affaire de spoliation. Quelques mois plus tôt, cet ancien cadre de la coalition au pouvoir s’était prononcé contre la révision constitutionnelle. Il sera condamné en appel à cinq ans de prison pour escroquerie. « Un procès politique », maintient son avocat William Kalombo. « Notre camarade croupit dans la prison de Makala parce qu’il a osé résister à Kabila », poursuit un autre proche du président de Scode.

Moïse Katumbi est obligé de quitter le pays au lendemain de son inculpation pour « atteinte à la sûreté de l’État » dans une rocambolesque affaire de recrutement de mercenaires étrangers. Des charges qui ont été retenues mi-mai 2016, soit « deux mois seulement après la nomination des nouveaux magistrats à la tête des juridictions provinciales : le procureur Pascal Munkokole Katamnwe au parquet général et le juge Paulin Ilunga Tanda à la Cour d’appel », relève un proche de l’ancien gouverneur et candidat déclaré à la présidentielle.

Katumbi écopera ensuite d’une peine de trois ans de prison dans un autre litige immobilier. Des « mascarades » judiciaires que dénoncent alors des évêques catholiques dans un rapport adressé fin mars à Kabila et demandant l’arrêt des poursuites. Même la juge Chantal Ramazani Wazuri, qui a prononcé le verdict, dénoncera fin juillet 2016 son propre jugement, rendu sous contrainte selon ses dires. Mais le pouvoir fait la sourde oreille. Pis, il maintient en détention plusieurs proches de Katumbi, dont l’ancien directeur de cabinet de ce dernier, Huit Mulongo, détenu depuis le 22 avril 2016 à la prison de la Kasapa, à Lubumbashi, et d’autres gardes du corps de l’ancien gouverneur incarcérés à Makala, à Kinshasa.

« Lubumbashi est devenu un coin où l’opposition n’a plus droit de cité », déplore le député Christian Mwando qui a repris la tête de l’Union nationale des démocrates fédéralistes (Unadef) après la mort de son père Charles Mwando Nsimba. Ancien ministre provincial sous Katumbi, cet élu de Lubumbashi explique à Jeune Afrique que « la mairie ne [l’] a jamais autorisé à rencontrer sa base politique » depuis qu’il est devenu opposant au régime.

De telles restrictions aux libertés sont incompatibles avec les efforts pour promouvoir le dialogue », selon Maman Sidikou

Avant lui, son père, alors président du G7, plateforme qui soutient la candidature de Katumbi à la présidentielle, ne recevait plus des autorités l’autorisation de se rendre dans son fief à Moba, dans l’ex-Katanga. »C’est une volonté manifeste d’instaurer un régime de terreur, ajoute Christian Mwando. Cela passe ainsi par la démystification des leaders de l’opposition pour décourager la population. Le pouvoir veut en effet leur montrer que nous sommes impuissants face à lui et qu’il est prêt à réserver le même sort à tous ceux qui nous suivent dans notre résistance. »

Des défenseurs des droits de l’homme se retrouvent aussi dans le collimateur de la justice. C’est le cas notamment de Timothée Mbuya, président de Justicia Asbl et membre de la coalition de 33 ONG militant pour le respect de la Constitution en RDC, arrêté fin juillet 2017 et poursuivi pour « provocation et incitation à la désobéissance ».

L'opposant Kyungu wa Kumwanza, cadre du Rassemblement, le 28 mars 2015 à Lubumbashi. © Trésor Kibangula/J.A.

À Lubumbashi, Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza est quant à lui « assigné de fait à résidence depuis plusieurs mois », a dénoncé lundi la Monusco. « De telles restrictions aux libertés fondamentales sont incompatibles avec les efforts en cours pour promouvoir le dialogue et la sérénité nécessaires à la tenue d’élections libres, crédibles et indépendantes dans un délai raisonnable », a indiqué Maman Sidikou, le patron de la mission onusienne en RDC.

En attendant, l’ex-Katanga ressemble de plus en plus à une « no-go zone » pour les opposants. À Lubumbashi par exemple, « toute manifestation publique est suspendue jusqu’à nouvel ordre », ne cesse de rappeler Jean Oscar Sanguza, le maire de la ville. Et « tant que [cette] décision administrative n’est pas annulée ou levée, nous l’exécuterons », soutient pour sa part le colonel Pierre-Rombaut Mwanamputu, porte-parole de la police congolaise. « Ce serait faire preuve d’une télépathie hasardeuse que de penser qu’il existerait un ordre de la hiérarchie pour interdire systématiquement les manifestations de l’opposition » dans cette partie du pays, balaie-t-il.

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