Les « microbes » n’existent pas : contribution pour une lutte efficace contre la criminalité juvénile à Abidjan

par

Nabi Youla Doumbia, Ph.D. en criminologie, est coordinateur de recherche au Centre international de criminologie comparée (CICC) de Montréal et chercheur associé au Laboratoire de recherche sécurité et société (LARESS) de l’Université d’Abidjan.

Un des enfants délinquants d'Abidjan, qu'on surnomme les "microbres". © Capture d'écran Youtube / Arte Reportage : "Côte d'Ivoire, les enfants de la crise"

Microbes et enfants en conflit avec la loi sont les deux expressions courantes qui servent à désigner les enfants qui s’adonnent aux agressions à Abidjan.

Cependant, les criminologues ne peuvent prendre comme tels des termes de la doxa pour en faire le principe d’une analyse, sans les soumettre au préalable à la critique. Dans Le Suicide, Émile Durkheim (1897), un des pères de la sociologie française, indique que les mots usuels sont ambigus et par cela même source d’erreurs : « Si donc on se laisse guider par l’acception reçue, on risque de distinguer ce qui doit être confondu ou de confondre ce qui doit être distingué, de méconnaître ainsi la véritable parenté des choses et, par suite, de se méprendre sur leur nature ».

Les microbes, lit-on dans la presse, sont des enfants âgés de 6 à 18 ans qui, depuis la fin de la guerre, agressent la population avec des armes blanches. Malgré son apparente simplicité, l’ambiguïté du terme est totale. D’abord, l’évanescence de l’âge des membres des gangs au contact de la réalité. D’un article à l’autre, l’âge est constamment ajusté en fonction des prises de la journée : 8 à 18 ans, 9 à 25 et ainsi de suite.

De plus, si ces jeunes ont effectivement été des éclaireurs durant la guerre de 2011, comme on le prétend si complaisamment, on se demande bien quel âge avaient ces « microbes » aujourd’hui âgés de 8 et 9 ans. D’autre part, rattacher le phénomène à la guerre crée le mythe d’une génération spontanée. On confond ici cause et contexte.

La délinquance juvénile a toujours existé en Côte d’Ivoire

La délinquance juvénile a toujours existé en Côte d’Ivoire, en témoigne l’existence au sein de la plus grande prison du pays, la MACA, d’un centre d’observation des mineurs. Déjà en 1997, le doyen Alain Sissoko constatait la prolifération des crimes violents commis par des mineurs dont l’âge, selon les statistiques policières, variait entre 14 et 25 ans.

Il va de soi que la délinquance s’apprend tôt. Dans son film ethnographique Bronx Barbès, Éliane de Latour (2000) a bien dépeint l’univers de violence qui prévaut dans les ghettos d’Abidjan. La promotion au sein des gangs se fait à coup d’actes de témérité. Il faut avoir « gros cœur », c’est-à-dire prendre des risques inconsidérés, commettre des agressions. Le thème de la recrudescence de la criminalité est un classique de la presse. Jean-Claude Chesnais (1981) affirme à ce propos que chaque génération vit avec le sentiment que son époque est la plus dangereuse. À intervalles réguliers, la presse ivoirienne s’inquiète d’une montée exponentielle du crime, avec le même ton emphatique.

L’atmosphère actuelle de psychose face à la montée du crime n’est pas différente de celle des années 1980 qui a vu la démultiplication des opérations coups de poing avec leurs lots de brutalités policières, au point d’inspirer le « brigadier sabari » d’Alpha Blondy. Elle n’est pas non plus différente de celle des années 1990 qui ont vu la répression prendre un tour radical avec la création de la SAVAC, une police expéditive. Elle l’est encore moins avec l’atmosphère délétère des années 2000, où le mythe hygiéniste n’a jamais été aussi flamboyant. Les coups de balai du général Guei, à travers le PC-crise, ont passé par pertes et profits les droits de l’homme, sans finalement réussir à vaincre le crime.

Bref, il n’y a rien de nouveau sous les cieux. Les microbes d’aujourd’hui ont le même profil social que les délinquants d’hier. Ils habitent les mêmes bidonvilles, proviennent des mêmes classes défavorisées de la société. Si certains ont pu être utilisés comme éclaireurs durant la guerre (combien d’ailleurs ?), c’est justement parce qu’ils étaient déjà des marginaux pour ne pas dire des délinquants. Quid du mode opératoire ? Guerre ou pas guerre, les méthodes d’agression varient dans le temps en fonction des mesures sécuritaires prises par la population. Les stratégies employées par ces jeunes délinquants, les mises en scène, l’attaque par cohorte, l’usage de la machette ne sont rien de moins qu’une adaptation aux risques encourus.

Les mots ne sont pas neutres : rats, cafards, microbes anesthésient la conscience morale et peuvent conduire à des pratiques hygiénistes

Le terme de « conflit avec la loi » a une dénotation plus livide. Mais, à force de neutralité, il finit par ne rien signifier du tout. En effet, de quelle loi s’agit-il ? Un fonctionnaire corrompu n’est-il pas aussi en conflit avec la loi ? Que dire alors des abolitionnistes ? Le terme irrite également de nombreuses personnes qui y voient une façon d’édulcorer les atrocités de ces « sales gosses ». De là, des accusations de connivences entre le pouvoir et ces enfants, alors qu’il s’agit d’éviter la stigmatisation.

En effet, les mots ne sont pas neutres : rats, cafards, microbes anesthésient la conscience morale et peuvent conduire à des pratiques hygiénistes. Sous l’effet de ces opiacées sémantiques, le peuple réclame davantage de fermeté : il faut éradiquer le phénomène. D’un côté, on assiste à la prolifération des lynchages de jeunes marginaux, souvent au seul motif qu’ils seraient « microbes ». De l’autre, la police peut dans ces opérations coups de poing fouler aux pieds les droits élémentaires du citoyen. « Le syndrome du lèkè » du nom de cette chaussure en caoutchouc, bon marché, que portent les jeunes des quartiers populaires fait de tout polisson malpropre et ainsi chaussé un « microbe » potentiel. L’amalgame entre délinquance et marginalité est total.

Autant « microbes » qu’enfants en conflit avec la loi renvoient à des images. Leur amphibologie en fait des réservoirs de peur et des leitmotivs pour une approche sécuritaire des problèmes criminels et sociaux. Ces faux-concepts véhiculent une image fausse de nouveauté, là où il faut voir transmission d’une sous-culture. Ils font allusion à une communauté fictive avec un chef (Zama ou Pithagore), là où il y a en réalité une multitude de cliques qui bien souvent s’ignorent. Ils font miroiter une solution radicale, amnésique aux promesses et échecs des méthodes répressives passées et présentes (les opérations coups de poing des années 1980, la SAVAC, le PC-crise, le CECOS, le CCDO).

Disons-le tout net, les microbes n’existent pas dans le monde social. Il y a des délinquants qui commencent tôt leur carrière criminelle, car il s’agit bien de la délinquance juvénile. Sur ce sujet, le corpus de la criminologie ivoirienne pourrait utilement aiguiller les stratégies de lutte actuelles.

La nécessité d’une politique criminelle

Entre les arrestations à la pelle de l’opération épervier 3 (6 000 interpellations et la traque continue), l’engorgement de la justice et la surpopulation carcérale, la dysharmonie entre les trois instances du système pénal pourrait provoquer plus de mal que de bien. On risque par trop d’emprisonnements de transformer du menu fretin en criminels endurcis. L’argument de la prison comme école du crime est largement connu pour qu’il soit nécessaire d’y revenir.

Il est urgent de doter le pays d’une politique criminelle. Pendant longtemps, on a cru pouvoir se passer d’une telle démarche, croyant naïvement à la résorption spontanée des problèmes criminels d’une part par la lutte contre la pauvreté et, de l’autre, par la modernisation de l’outil policier. Ces deux idées persistent encore.

Dans la loi de programmation de la sécurité 2016-2020, l’accent est mis sur l’équipement des forces de sécurité et aucun chapitre du programme national de développement (PND) n’est dédié à la question criminelle. La persistance de la criminalité prédatrice dans les pays développés, là où la police est mieux équipée et où la pauvreté a quasiment disparu, montre la complexité du problème. La lutte contre la criminalité ne peut plus se résumer en des réactions épidermiques, populaires certes, mais à l’efficacité fort douteuse. Elle doit s’inscrire dans une politique criminelle savamment pensée.

 

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique