Ouganda : Yoweri Museveni, trente ans de modifications de la Constitution

Yoweri Museveni, le président ougandais, le 12 septembre 2015 à Tokyo. © Eugene Hoshiko/AP/SIPA

Le climat est toujours tendu en Ouganda autour du débat sur la réforme constitutionnelle proposée par Yoweri Museveni. L'opposition a dénoncé ce mardi la détention depuis plusieurs jours de son leader Kizza Besigye, arrêté en marge d'une manifestation. Frappé par la limite d’âge pour être candidat à la présidentielle, Yoweri Museveni, président depuis 1986, souhaite à nouveau modifier la Constitution pour pouvoir prétendre à un sixième mandat en 2021.

Coups de poings, cris, dossiers qui volent et chaise lancée sur un député… Le Parlement Ougandais a été le théâtre d’une bagarre générale mardi 26 septembre. La raison ? La présentation par les députés de la majorité d’un amendement de la Constitution. Depuis, la tension ne retombe pas. Dernier épisode en date, l’arrestation jeudi 19 octobre – à nouveau – de l’opposant historique, Kizza Besigye, leader du Forum pour un Chagement démocratique (FDC). Son parti a dénoncé ce mardi une « détention arbitraire ».

Sur le fond, la discorde porte surtout sur la modification de l’article 102, qui fixe les conditions d’éligibilité à la présidence du pays, dont l’âge limite pour être candidat à l’élection (de 35 à 75 ans). Une disposition qui, en l’état, empêcherait l’actuel président Yoweri Museveni de briguer un sixième mandat à l’élection présidentielle de 2021, date à laquelle il sera âgé de 76 ans. L’amendement proposé semble donc bien avoir été taillé sur mesure pour le président, qui n’en est pas à son premier tripatouillage constitutionnel.

 

Tombeur d’Amin Dada, arrivé au pouvoir par les armes

En 1966, quatre ans après l’indépendance de l’Ouganda, le premier chef de gouvernement Milton Obote suspend la Constitution et se proclame président de la République, tout en gardant son poste de Premier ministre. C’est lui qui fera de la présidence le centre du pouvoir politique ougandais, au détriment du Premier ministre qui était jusqu’alors le vrai détenteur du pouvoir face à un président au rôle essentiellement symbolique.

Il est renversé par Idi Amin Dada en 1971, alors qu’il est en déplacement à Singapour. Durant presque une décennie, l’Ouganda vit sous la dictature d’Idi Amin Dada.

 

L’ancien président ougandais Idi Amin Dada. © Archives Jeune Afrique

 

Museveni et ses hommes, réfugiés en Tanzanie, tentent de renverser le régime. Ils y parviendront finalement en avril 1979. Yoweri Museveni occupe alors les postes de ministre de la Défense, puis de ministre chargé de la Coopération régionale et de vice-président du conseil militaire.

Mais lorsque son parti est battu lors des élections de 1980 par l’Uganda People’s Congress de Milton Obote, Yoweri Museveni reprend les armes, convaincu que les élections ont été truquées.

Suit alors une nouvelle phase de guérilla, jusqu’au coup d’État du lieutenant général Tito Okella, le 26 juillet 1985. Ce dernier est à son tour renversé un an plus tard par le mouvement armé de Museveni, le 26 janvier 1986. Yoweri Museveni devient alors président pour la première fois.

Premier président élu de l’histoire de l’Ouganda

En 1995, une nouvelle Constitution est promulguée. Un an plus tard, Museveni devient le premier président élu de l’histoire de l’Ouganda, avec 75,5% des voix.

Un exploit qu’il rééditera cinq ans plus tard, en remportant l’élection contre Kizza Besigye, son ancien médecin, avec 69% des voix.

Une élection sans réel enjeux. Les partis politiques sont interdits et plusieurs cas de tricherie sont constatés. La Cour Suprême statue alors que l’élection n’était ni équitable ni loyale, mais refuse de l’annuler. Museveni entame ce qui devrait être son deuxième et dernier mandat, conformément à la Constitution.

Museveni estime être le seul capable d’assurer la stabilité de son pays et veut faire sauter le verrou de la limitation des mandats. Il propose une modification de la Constitution en 2005. Pour faire bonne figure vis-à-vis des Ougandais et des partenaires internationaux, il propose un référendum « pour ou contre le multipartisme ».

À la même période, Museveni offre aux parlementaires des fonds pour financer des projets de développements dans leurs circonscriptions. Une manœuvre habile dénoncée par l’opposition, en vain.

Un dictateur qui est élu cinq fois. Cela doit être un dictateur merveilleux

Un an plus tard, en 2006, le pays vit sa première élection multipartite. Museveni est réélu avec 59,3% des voix. Puis s’en suivent un quatrième et un cinquième mandat, en 2011 et en 2016.

Prochaine élection en 2021

À la prochaine échéance électorale, en 2021, Yoweri Museveni aura 76 ans. Il sera frappé par la limite d’âge instaurée par la Constitution. Plusieurs opposants voient donc en ces récents amendements une tactique pour demeurer au pouvoir.

En avril 2017, dans une interview accordée à la chaîne Al-Jazeera, Yoweri Museveni ironise lorsque le journaliste lui demande ce que l’histoire retiendra de lui : « Un dictateur ou un président démocratique ? »

Avec un sourire, il lui répond : « Un dictateur qui est élu cinq fois. Cela doit être un dictateur merveilleux. Il doit être spécial. » L’alternance démocratique ne serait donc pas un critère de démocratie pour celui qui prépare déjà son sixième mandat, au grand dam de l’opposition.

Début octobre, plusieurs députés de l’opposition dont le célèbre Bobi Wine ont affirmé recevoir des menaces de mort et d’avoir été visés par des engins explosifs.

L’opposition a dénoncé mardi 24 octobre, la détention sans charge depuis plusieurs jours de son leader Kizza Besigye et de deux responsables du parti après une manifestation qui avait fait un mort. Ce à quoi un porte-parole de la police ougandaise, Asan Kasingye, a répondu que Kizza Besigye était « impliqué dans une affaire », sans donner de détail.

 

L'opposant ougandais Kizza Besigye est conduit au tribunal à Kampala, le 18 mai 2016. © Ronald Kabuubi/AP/SIPA

 

 

« Climat de peur » et prise de distance du Parlement

La torture et la répression violente sont courantes en Ouganda. En 2016, la Commission ougandaise des droits de l’homme recensait ainsi 848 cas de torture, contre 731 cas en 2015, perpétrés pour la plupart par des forces de l’ordre.

« Le régime s’est solidement implanté grâce à une surveillance permanente et un climat de peur », constate Florence Brisset, maîtresse de conférence à l’université Paris I, spécialiste de l’Ouganda. Mais pour elle, les ressorts du vote Museveni sont complexes. « La jeune génération n’a pas connu la guerre et la période d’instabilité. Mais leur vote n’est pas forcément un vote d’adhésion. C’est juste qu’elle ne voit pas ce que l’opposition, divisée, pourrait changer », explique-t-elle. « Museveni a ramené la paix dans le Nord. Et son régime a une capacité de renouvellement et d’adaptation. »

Et, bien que Museveni conserve la majorité au Parlement, le législateur Ougandais montre de plus en plus d’indépendance vis-à-vis de l’exécutif. « Le Parlement n’est pas juste une chambre d’enregistrement des projets de loi du gouvernement », souligne Florence Brisset. « En juillet 2017, les députés ont bloqué un amendement visant à réformer les articles de la Constitutions relatifs à la propriété foncière. »

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