L’attentat contre la Grande mosquée de Québec n’était donc pas du terrorisme ?

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Touhami Rachid Raffa est un juriste algérien et canadien vivant au Québec, militant des droits de l’homme et ex-président du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) dont la mosquée a été le théâtre d’un attentat antimusulman le 28 janvier 2016.

Alexandre Bissonette, le suspect de l'attentat de la grande mosquée de Québec, arrive devant le tribunal, 21 février 2017. © Mathieu Belanger/AP/SIPA

Bientôt devrait débuter - enfin ! - le procès d’Alexandre Bissonnette, responsable de la tuerie de la Grande mosquée de Québec du 29 janvier 2017.

Il aura fallu plus de 8 mois à la poursuite pour compléter sa preuve, une preuve légalement, symboliquement et moralement atténuée, voire biaisée. Subitement, le procureur invoque l’intérêt public pour accélérer l’ouverture du procès.

La police et la Couronne – qui prétendent avoir durant ces longs mois tenté de trouver un lien entre le meurtrier et une organisation terroriste – ont réussi un double tour de force qui laisse plus que perplexe et qui risque de miner la confiance dans la justice… du moins pour les personnes de bonne foi.

Haine et terrorisme

En effet, il semble qu’aux yeux des représentants de l’État, cet assassin ne mérite ni le qualificatif de terroriste ni d’être accusé de crimes motivés par la haine, ce que les dispositions du Code criminel énoncent pourtant très clairement. Le commun des mortels non-juristes s’en rendra compte à la lecture des articles 83 et 718.2 a) i de cette loi.

Terrorisme et haine, en plus d’être des circonstances aggravantes n’alourdissant pas nécessairement la peine encourue, sont d’une importance capitale pour les familles des victimes, les survivants et un nombre considérable de personnes coupables d’être musulmanes. aux yeux du tueur et des foules islamophobes en croissance en Occident, particulièrement au Québec et dans sa capitale. Ici-même, a eu lieu un attentat terroriste motivé par la haine de l’islam et des musulmans, dans leur lieu de culte, événement unique qui n’a pas son pareil même dans les régions d’Europe où l’extrême droite raciste a pignon sur rue, contrôle des pouvoirs locaux et occupe même des sièges aux Parlements nationaux et européen.

Indifférence et déni

L’élite québécoise toutes tendances confondues et une partie de la population cultivent obstinément le déni d’une bien triste réalité, une haine que les pouvoirs publics ont laissé essaimer, y compris lorsque des musulmans qui se croyaient citoyens de plein droit, avaient osé acheter un cimetière. De multiples milices motivées uniquement par la haine des musulmanes et des musulmans ont émergé sur la place publique, sans retenue et sans complexe, paradoxalement depuis le 29 janvier. Les menaces qui ont toujours existé continuent à entretenir une peur déclenchée par la tragédie ; la Grande mosquée de Québec y est habituée et les enquêtes de police n’aboutissent pas.

Que de promesses après la tragédie, surtout de la part du Premier ministre du Québec qui, par la suite, s’est fendu d’une déclaration qu’aucun autre leader politique occidental n’a jamais prononcée, à savoir le lien entre le terrorisme et l’islam en général…

Sous-hommes donc sous-citoyens

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner outre mesure de la volonté du ministère public d’éviter la moindre mention de terrorisme, vocable incriminant réservé donc, en pratique, aux criminels de religion musulmane et même aux personnes coupables d’avoir eu l’intention de quitter le Canada pour aller guerroyer au Moyen-Orient, sans avoir commis la moindre infraction… Procès d’intention qui ne touche ni les Canadiens partis renforcer les rangs des milices pro-coalition occidentale en Syrie, ni ceux, se réclamant du judaïsme, accomplissant un service militaire volontaire, répressif, dans des territoires palestiniens occupés où la présence israélienne est condamnée par le droit international et les Nations unies.

Il ne peut pas avoir commis un crime haineux et un attentat terroriste puisqu’il n’est pas musulman et qu’il n’a pas tué des non-musulmans…

Mais Alexandre Bissonnette, lui, un « gars bien de chez nous, si accueillants et ouverts, nous qui ne sommes pas racistes », ne peut pas avoir commis un crime haineux et un attentat terroriste puisqu’il n’est pas musulman et qu’il n’a pas tué des non-musulmans…

Québec, le Québec et le Canada n’échappent pas à cette minorisation de leurs (sous)citoyens coupables d’être musulmans et rien que musulmans, dépouillés ainsi de la riche complexité de leur identité et de leur humanité. Pareil traitement est infligé aussi aux 6 veuves, aux 17 orphelins, aux 35 survivants dont 4 enfants et un homme paralysé à vie, et aux innombrables traumatisés de tout âge causé par l’attentat… En cette société libre et démocratique régie par un État de droit renforcé par 2 chartes des droits et libertés de la personne.

Déni de justice ? Certainement.

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