Génocide des Tutsis au Rwanda : un « Que sais-je » très polémique

Mémorial du Génocide à Kigali, au Rwanda, le 5 avril 2014 © Ben Curtis/AP/SIPA

Un petit ouvrage de vulgarisation consacré au génocide des Tutsis en 1994 au Rwanda, paru en France et destiné notamment aux jeunes, a provoqué la controverse.

1. Les faits

« Ce génocide n’appartient pas qu’à l’histoire : il reste un enjeu politique contemporain (…). Les débats restent intenses, les oppositions, souvent violentes. » La quatrième de couverture du livre Le Génocide des Tutsi au Rwanda, de Filip Reyntjens mettait en garde. Et ça n’a pas manqué : l’ouvrage de 126 pages de ce constitutionnaliste belge, publié en avril 2017, a suscité la polémique.

Un collectif d’historiens, de militants et de journalistes a publié dans Le Monde du 26 septembre une tribune très critique intitulée « Rwanda : le « Que sais-je ? » qui fait basculer l’Histoire ».

D’autres militants et associations se sont fendus de publications et deux chercheurs, Claudine Vidal et Marc Le Pape sont venus soutenir Reyntjens sur un blog après parution de la tribune. Reyntjens, lui, a rédigé en réponse une tribune soumise au journal Le Monde et dont il ne sait pas encore si elle sera publiée.

2. C’est un livre à thèse

La collection Que sais-je ? dans laquelle il a été publié se donne pour mission la vulgarisation, ce qui sous-entend a priori l’objectivité scientifique la plus totale. Cette collection est particulièrement prisée par les jeunes étudiants et lycéens.

Pourtant, de longue date, Reyntjens a une lecture particulière du génocide. Selon ses détracteurs, il le banalise en le replaçant dans le cadre du conflit armé qui a opposé, d’octobre 1990 à juillet 1994, le Front patriotique rwandais (FPR, aujourd’hui au pouvoir au Rwanda), et le régime génocidaire, renvoyant dos à dos les organisateurs (hutus) du génocide et la rébellion (tutsie) qui les a combattus : « Il s’agit (…) de ne pas tomber dans l’autre travers, écrit-il : celui de considérer le génocide et les massacres au Rwanda comme une histoire de bons et de méchants. La réalité est qu’il s’est agi d’une histoire de méchants, (…) l’un recourant à la violence de masse pour sauvegarder le pouvoir [le régime extrémiste hutu], l’autre pour le conquérir [le FPR]. »

Or, cette thèse – qui tend à expliquer le génocide comme le fruit d’une guerre entre deux belligérants avides de pouvoir – est très critiquée. Pour les auteurs de la tribune, Reyntjens escamote ainsi la singularité du processus génocidaire. Et ces derniers d’énumérer diverses omissions de l’auteur : « la propagande antitutsi depuis 1959, la politique de discrimination, les pogroms, et même le rôle central de la Radiotélévision des Mille Collines, sont à peine évoqués. »

Pour eux, se dégage de la lecture du Que sais-je ? une vision tronquée du génocide, au final présenté comme le « fruit d’une intention sans généalogie et sans planification préalable… »

3. Son auteur est connu

Filip Reyntjens n’en est pas à son premier ouvrage sur le Rwanda. Il a longtemps fréquenté ce pays au temps du régime de Juvénal Habyarimana, où il avait ses entrées aussi bien dans les sphères gouvernementales que dans l’opposition intérieure de l’époque. À Kigali, une rumeur tenace fait même de lui le rédacteur occulte de la Constitution adoptée suite au coup d’État de l’ancien président hutu.

Filip Reyntjens n’a jamais caché, dans ses écrits comme dans ses nombreuses interventions publiques, son aversion pour le FPR, coupable selon lui – entre autres méfaits – d’avoir allumé une guerre civile en lançant une offensive sur le pays, depuis l’Ouganda, en octobre 1990. C’est notamment pour cela qu’il n’a plus remis les pieds au Rwanda depuis fin 1994.

Dans son « Que sais-je ? », Reyntjens expose sans détours cette animosité envers le FPR. Pour les auteurs de la tribune du Monde, d’ailleurs, « la thèse principale du livre » est celle-ci : « attribuer au FPR une responsabilité » – dans l’attentat du 6 avril 1994 contre Habyarimana, dans les massacres commis au Rwanda en 1994 puis en République démocratique du Congo à partir de fin 1996…

4. La polémique n’est pas nouvelle

Si Filip Reyntjens est connu des spécialistes du sujet, ses contradicteurs le sont aussi. C’est le cas notamment de Patrick de Saint-Exupéry, cofondateur de la revue XXI, signataire la tribune parue dans Le Monde, est un bon connaisseur du Rwanda, où il a effectué plusieurs reportages, pour Le Figaro, entre 1990 et 1994.

Son livre Complices de l’inavouable : La France au Rwanda, qui pointe du doigt les errements français durant le génocide, lui a notamment valu des poursuites en justice pour diffamation de la part d’officiers français ayant servi au Rwanda. Et ses articles très informés ont en partie été à l’origine de la création, en 1998, d’une Mission parlementaire d’information chargée d’enquêter sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994.

Du côté des signataires de la tribune, le livre de Filip Reyntjens est donc décrit comme le symptôme « de la confusion entretenue dans notre pays autour du génocide des Tutsis, au carrefour de représentations éculées des réalités africaines et d’une volonté de faire diversion pour éviter d’examiner les responsabilités des autorités françaises de l’époque dans ce crime. »

La controverse sur le mécanisme même de la machine génocidaire oppose deux écoles antagonistes depuis des années maintenant

Quant à Reyntjens, il évoque dans son livre les « relais à l’étranger » du FPR, semblant viser sans les nommer les auteurs de la tribune. Un joker maintes fois utilisé par l’intéressé à l’égard de ses détracteurs qui, selon lui, « qualifient souvent de « négationnistes », même s’ils ont toujours affirmé la réalité du génocide des Tutsis, ceux qui critiquent le régime de Kigali… »

La controverse sur le mécanisme même de la machine génocidaire oppose deux écoles antagonistes depuis des années maintenant. Pour l’une, un lien de causalité s’établit entre l’attentat du 6 avril 1994 et le génocide. Pour l’autre, le génocide a été planifié et pensé, en dehors de l’attaque. C’est aussi cette question qui traverse la polémique autour du Que sais-je ? Une polémique qui touche aux domaines politique, universitaire et juridique et qui n’est pas près de s’éteindre.