Terrorisme islamiste : à qui le tour ?

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Karim Akouche est un écrivain algérien, auteur du roman La Religion de ma mère (éd. Écriture)

Des habitants d'Éguilles, dans le sud de la France, rendent hommage le 2 octobre 2017 à Mauranne et Laura, deux jeunes filles tuées au couteau la veille par un homme tunisien, et dont l'attentat a été revendiqué par l'EI. © AP/SIPA

C’est en lisant un article de presse parlant d’un énième attentat islamiste que cette vieille question m’a rattrapé : « À qui le tour ? » Elle m’a verglacé le dos.

Dimanche dernier, un soldat d’Allah a frappé Marseille. Une ville où l’on vénère le football, l’on porte le soleil dans la peau et l’on se moque gentiment des jours gris de Paris. Deux cousines, Laura et Maurane, la vingtaine, rayonnantes comme deux lucioles au printemps, sont tombées sous les coups du couteau d’un terroriste. Et demain, à qui le tour ? Où les fous d’Allah déverseront leur fiel et leurs balles ? Combien d’innocents en seront fauchés ? Comment ? Pourquoi ? Dans quel but ?

« À qui le tour ? »  Terrible question qui me perce les os. Je me la pose comme les miens qui se la posaient sans cesse, de l’autre côté de la Méditerranée, pendant les années 90 : nuit et jour, sous la couette, au travail, sur la route, au village, en ville, dans les manifs contre le terrorisme, lors des enterrements… Comment oublier ces « À qui le tour ? » que les journalistes et les défenseurs de la vie brandissaient dans des cartons ou des draps en guise de banderoles dérisoires ?

L’Histoire, hélas, ne rompt pas avec l’accoutumance : elle ne fait que répéter la tragédie des hommes.

« À qui le tour ? » Cinglante question qui n’a pris aucune ride, malgré la course des années et la mémoire courte des hommes. Lancinante, comme un dard de scorpion, elle fait saigner mes yeux. Je l’écris sur une serviette de table. Que je froisse. Je crache. Jette à la poubelle. J’ai en mémoire les 200 000 morts de l’islamisme de la décennie noire. Les journalistes de Charlie Hebdo. Le Bataclan. Raqqa. Nice. Orlando. Les milliers de victimes africaines de Boko Haram… Je ferme les yeux. Des villes traumatisées par des jihadistes défilent dans ma tête. Elles sont en apesanteur. Elles sont du sud et du nord, d’est et d’ouest. Elles n’obéissent pas à la géographie. Leurs habitants se tiennent par la main. Solidaires dans la vieille douleur. Je revois ces semeurs de cadavres jetant des bébés dans des micro-ondes. Je revois les soldats de l’État islamique brûlant les apostats dans des cages. Je revois du sang. Des larmes. Du pus. Des vautours. Des têtes coupées. Ça sanglote. Ça crie « au secours ! ». Ça pose des questions. Surtout une. Toujours la même. À qui le tour ? À qui le tour ? À qui le tour ?

 Un fascisme hirsute et tentaculaire

Je me la pose en kabyle, en français, en créole, dans toutes les langues. Je suis ivre sans avoir fumé. Je m’arrête. J’ai le tournis. J’entre dans un bar. Je bois un pichet de bière. À la mémoire de ceux qui sont déjà morts. À la mémoire de ceux qui vont mourir gratuitement. Demain, après-demain, l’année prochaine, dans dix ans. Non pas de mort naturelle. Mais à cause d’une idéologie funeste. D’un fascisme hirsute et tentaculaire. À cause d’un Livre noir et anachronique. À cause de beaucoup de certitudes. À cause de peu d’amour et de peu de pardon. À cause de trop de « j’ai raison et tu as tort », à cause du ressentiment et de l’arrogance, à cause de l’Histoire têtue et de ses abjections.

Je rêve. Ai-je le don de saisir l’irréel ? Je me laisse guider par la vague. Je suis sur une felouque. Je rame. Entre Nice et Bentalha. Entre Tombouctou et Saint-Étienne-du-Rouvray. Entre Londres et Berlin. À Barcelone, oui, sur les Remblas, je cours. Un artiste a fait mon portrait cet été avec des ciseaux deux heures avant la tuerie. J’étais en short, en débardeur et en tong. Je riais comme un gavroche. Je lisais Lorca a las cinco de la tarde. Les mouettes tout à coup se sont tues. On a dégonflé le ballon de Messi. On a tué la candeur de Picasso. On a arraché la moustache cirée de Dalí.

Rétablir l’équilibre des choses

À qui le tour ? À qui le tour ? À qui le tour ? Je délire. Je marche. Je parle seul. J’ai besoin de réponse. Je trouve je ne sais pas quoi. Je cherche je ne sais pas qui. Les politiques sont sourds. Les journalistes, aveugles. Des chiens, frappés de folie, n’aboient pas. Les dieux ne reçoivent plus mes plaintes. À qui le tour ? À qui le tour ? À qui le tour ?

Osons les mots ! Nommons les criminels ! Non pas pour blesser, mais pour rétablir l’équilibre des choses. Cherchons la paix. Ensemble. Les adjudants d’Allah sont en guerre. Partout. Entre eux-mêmes. Avec leurs avatars. Contre les lettres. Contre les chiffres. Contre le Nord. Contre le passé. Contre le futur. Contre la raison. Contre le mécréant. Contre la femme. L’homosexuel. L’enfant. Le vieux. Le chrétien. Le juif. L’apostat. Le bouddhiste. L’animal. Le végétal. Contre tout. Contre tous.

La vérité est comme une goupille, elle finit par exploser à la face des menteurs

Les adjudants d’Allah occupent le terrain. La sémantique. Les médias. Les réseaux sociaux. La télé. Les journaux. L’école. Ils sont sur tous les fronts. Les uns, en politique. Les autres, en guerre. Ils avancent. Ils font l’Histoire. Ils refont la géographie. Ils défont les démocraties. Ils injectent du poison partout. Par petites ou grosses doses. Insidieusement ou aux yeux de tous. À pas feutrés ou à grands cris.

Qui fait le mal ? Qui génère l’horreur ? Qui tue qui ? L’islamiste est le jihadiste de demain. Le jihadisme est le califat d’hier. Pourquoi ne pas dire la vérité ? Pourquoi la taire ? Peut-on cacher le soleil avec un tamis ? Non ! Jamais ! La vérité est comme une goupille, elle finit par exploser à la face des menteurs.

Pourquoi Laura ? Pourquoi Maurane ? Pourquoi 20 ans ? Nom de diable ! Je gueule. À qui le tour ? À qui le tour ? À qui le tour ?