Colombie : les Afro-Colombiens, des réfugiés internes livrés à eux-mêmes

Par - à Medellín

Une jeune Colombienne de sept ans, déplacée interne à El Charco, dans le sud-ouest de la Colombie, le 21 avril 2007. © William Fernando Martine/AP/SIPA

La Colombie est le premier pays au monde, juste devant la Syrie, en nombre de réfugiés internes, selon le dernier rapport du HCR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés. Plus de 7,4 millions de personnes ont été déplacées dans le pays du fait des conflits avec les Farc, les groupes criminels ou paramilitaires. 10% sont des afro-descendants colombiens qui viennent se réfugier dans les grandes villes. Reportage dans le quartier de Santa Rita, près de Medellín. Un reportage coécrit par Najet Benrabaa et Sarah Nabli.

Sur les flancs des collines au nord-est de Medellín, deuxième ville de Colombie, les petites maisons en briques rouges s’entassent dans le quartier de Santa Rita. Ces constructions sauvages faites de toits en taule, sans électricité ni eau courante, semblent pouvoir s’effondrer à tout moment. Une centaine de familles afro-colombiennes vit dans ce quartier abandonné des pouvoirs publics. Les ordures s’amassent à l’entrée de ce qui devait être un stade de foot en terre aujourd’hui à moitié inondé.

Juan Camilo Rosquera arpente le labyrinthe de ruelles du quartier. Chemise blanche impeccable, large sourire, il salue les enfants, les groupes d’hommes et de femmes discutant devant leurs domiciles. Chaque semaine, ce travailleur social pour l’intégration de la communauté afro-colombienne de la ville de Bello (commune sur laquelle se trouve Santa Rita) part à la rencontre des habitants.

« C’est un terrain occupé illégalement. Ici, 90% de la population est afro et constituée de déplacés. Comme ils se sont installés sur une propriété privée, les services de la ville ne peuvent pas y venir. Ils ont les mains liées. On peut seulement faire certaines activités culturelles mais aucun aménagement. De plus, il y a des risques d’éboulements. C’est une zone jugée dangereuse. Donc aucun investissement ne peut être envisagé pour aménager les lieux. »

Arrivée massive de réfugiés

La métropole de Medellín a accueilli un grand nombre de déplacés internes, plus de 400 000 ces dernières années. Parmi eux, un grand nombre d’Afro-Colombiens qui ont fui leur région natale du Choco, à l’ouest du pays, à cause des bandes armées et du trafic de drogue. Réfugiés avec leurs familles, partant de zéro, ils ont été attirés par la capitale économique, à la recherche d’une vie meilleure, d’un boulot et de la sécurité. La plupart déchantent aujourd’hui.

Des Colombiens déplacés en raison de combats entre les Farc et l'armée gouvernementale, à Quibda, capitale du Choco, le 5 mai 2002. © ZOE SELSKY/AP/SIPA

C’est le cas de Maria*. Cette grand-mère à l’allure imposante et s’exprimant avec franc-parler interpelle le travailleur social sur le ton de l’humour, soulignant son inactivité pour eux. Sa petite-fille dans les bras, elle raconte son histoire. Arrivée il y a plus de 17 ans, elle vit avec sa famille dans une maison qu’ils ont construite de leurs propres mains. Elle ne donnera pas de détails sur sa vie. Pudeur et prudence sont de mise. « Car les promesses ont été trop nombreuses et les actions inexistantes », soupire-t-elle.

L’existence d’une loi

Le gouvernement s’est emparé de la question des réfugiés par le biais de « la Ley de Víctimas y Restitución de Tierras de 2011 » (la loi pour les victimes et la restitution des terres de 2011). Cette dernière a permis de renforcer les lois déjà existantes pour mieux dédommager les victimes du conflit armé avec les Farc.

Le système d’aide aux réfugiés prévoit un soutien financier mensuel après étude de dossier. Mais les délais sont longs et l’aide insuffisante. Silvia*, mère de trois enfants, traverse la ville du nord au sud pour travailler, tous les jours. Originaire d’Urabá, dans le département d’Antioquia, elle vit à Santa Rita depuis plus de 10 ans. « Je travaille dans une maison familiale en tant qu’aide ménagère. Il me faut près d’une heure trente pour arriver sur mon lieu de travail. Mon mari est dans la construction, « la rusa » comme on dit ici. Malgré les difficultés, on est mieux ici. On se connait tous, on s’entraide. »

Lors du rapatriement de réfugiés colombiens, à la frontière avec le Panama, le 11 décembre 2003. © KATHRYN COOK/AP/SIPA

Juan Camilo Rosquera* travaille au sein d’une maison d’intégration des Afro-Colombiens. Depuis cinq ans, les demandeurs d’emploi viennent y trouver une nouvelle voie professionnelle, une porte de sortie de la misère grâce à des formations. « La municipalité ne prête pas attention à ces gens, par racisme. Au niveau national, les Afros représentent 10% de la population colombienne. Dans la municipalité de Bello, c’est la même proportion. Mais ils n’ont pas de voix », déplore-t-il.

* Les noms des intervenants ont été modifiés pour leur sécurité.

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