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Algérie : Cheikh Lakhedar et la réconciliation nationale  

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Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Un policier algérien montant la garde dans un boulevard à Alger le 15 novembre 1995. À l'époque, l'Algérie était présidée par Liamine Zeroual. © LAURENT REBOURS/AP/SIPA

Pour marquer le 12ème anniversaire du référendum de septembre 2005 portant approbation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, la télévision algérienne a diffusé, jeudi 29 septembre, un « reportage » avec des images atroces, horribles et insoutenables de victimes du terrorisme barbare qui a endeuillé l’Algérie au cours des années 1990.

Certaines de ces images d’attentats kamikazes, de massacres de masse ou d’attaques individuelles n’avaient jamais été diffusées pour ne pas choquer l’opinion, tant elles sont justement choquantes. Mais une partie seulement de ce « reportage » est consacrée aux victimes du terrorisme.

L’autre partie est consacrée à un éloge du président Abdelaziz Bouteflika, grand bâtisseur de paix et de réconciliation entre Algériens et unique architecte de la victoire contre le terrorisme. Le message de cette propagande – qui a choqué de nombreux Algériens au point de susciter une vive polémique à laquelle s’est joint le Premier ministre, Ahmed Ouyahia – est double.

Terreur médiatique

Grâce à sa politique de réconciliation nationale, Abdelaziz Bouteflika a débarrassé ses compatriotes de cette barbarie qui a fait plus de 100 000 morts.

Grâce à Bouteflika, les Algériens ont retrouvé paix, stabilité, sécurité et prospérité. Sans lui, ils y replongeront. Sans lui, le pays est exposé à tous les dangers. Bref, c’est du chantage à l’instabilité par la terreur médiatique.

Si la politique de la main tendue envers les terroristes a permis de dégarnir les maquis et, donc, de réduire la nuisance des groupes armés, elle ne s’en est pas moins accompagnée d’un déni de justice à l’égard des victimes.

L’article 7 de la Charte pour la paix de septembre 2005 excluait du bénéfice de grâce « les personnes ayant commis ou participé à la commission de crimes ayant entraîné mort d’homme, des massacres collectifs, d’attentats à l’explosif en des lieux publics ou fréquentés par le public ou de viols. »

L’article 3 de la même Charte accordait aux mis en cause un délai de 6 mois, à compter de la promulgation de cette loi, pour se rendre aux autorités afin de bénéficier des mesures de grâce. Au nom de la réconciliation nationale et de la raison d’État, ces deux articles ont été foulés au pied par les autorités.

Des milliers de terroristes ont été amnistiés malgré les crimes qu’ils ont commis

Après son expiration, le délai de 6 mois a été prolongé, jusqu’à nos jours. Pire : des terroristes accusés d’avoir commis des massacres, des viols ou des attaques à l’explosif ont bénéficié d’extinctions des poursuites judiciaires à leur encontre sans que le moindre jugement ne soit prononcé.

La raison d’État prévaut sur le droit et la justice

Depuis 12 ans, on en recense des milliers sur le territoire national. C’est que la raison d’État et la réconciliation nationale prévalent sur le droit et la justice. Certains des terroristes ou leurs semblables qui sont derrière les tueries de masses dont les images ont été diffusées par la télévision nationale sont descendus du maquis, ont reprit une vie normale, sans être passés par la case Justice.

Cheikh Lakhdar alignait les enfants comme des moutons, puis les égorgeait

Il y a quelques années, j’ai eu des entretiens avec un ancien émir du Groupe islamique armé (GIA) et de l’Armée islamique du salut (AIS) dans le cadre d’une enquête sur « la vie après le maquis ». Il m’a alors raconté l’histoire de Cheikh Lakhedar.

Cheikh Lakhedar avait une mission, une passion, une fonction auprès d’Antar Zouabri, chef sanguinaire du GIA, abattu en février 2002 : égorger des enfants. Nul autre que ce cheikh ne peut s’acquitter aussi bien de cette tâche.

Quand les groupes armés font des razzias dans les villages isolés, quand ils prennent fillettes et femmes comme des butins de guerre ou quand ils font prisonniers de jeunes bergers qui font paître leurs troupeaux dans forêts et maquis parce qu’ils les soupçonnent d’être des indics, alors intervient Cheikh Lakhedar.

Il aligne les enfants comme des moutons, puis les égorge. Avec délectation souvent, parfois avec lassitude, mais toujours avec le sens du devoir accompli.

Cheikh Lakhedar a tué au moins 600 gosses, peut-être plus, me dit l’émir. Qu’est devenu Cheikh Lakhedar, celui que l’ancien émir du GIA qualifie d’égorgeur d’enfants ? Il est descendu du maquis. Il a été gracié, sans même avoir été jugé par un tribunal.

Depuis, il vit libre avec sa femme, ses enfants, parmi les siens quelque part dans un patelin d’Algérie. Ce jeudi 29 septembre, il était peut-être devant son écran de télé pour regarder ces images atroces, horribles et insoutenables des victimes du terrorisme.