CPI – Procès Gbagbo : le général Mangou dément l’implication de ses troupes dans la tuerie d’Abobo

Le général Mangou à la CPI le 28 septembre 2017. © YouTube

Au quatrième jour de son témoignage à la Cour pénale internationale (CPI) dans le procès de l’ancien chef d’État ivoirien Laurent Gbagbo et de son bras droit Charles Blé Goudé, le général Philippe Mangou, ex-chef d’état-major des armées, est revenu jeudi 28 septembre sur la question des mercenaires et des miliciens, utilisés par le camp Gbagbo, ainsi que sur la répression de certaines manifestations proches d’Alassane Ouattara lors de la crise postélectorale.

Tirs de mortiers

« Lorsque le président Laurent Gbagbo a su que des obus avaient été utilisés, il a posé des questions sur comment cela s’est passé. Et nous lui avons donné la réponse. Mais nous-mêmes, nous n’étions pas sur les lieux pour lui donner l’ampleur des dégâts, savoir si des gens ont été tués ou si des maisons ont été détruites. Je ne peux savoir où exactement le mortier est tombé, puisque je n’étais pas sur le terrain. Je n’ai pas été informé parce que je n’ai pas autorisé de tir de mortier 60. Le mortier 60, c’est une arme d’infanterie, donc le commandant de l’unité peut l’utiliser sans autorisation du chef d’état-major des armées ».

« Par contre ce que je sais du mortier de 120 dont j’ai autorisé le tir, j’ai demandé qu’on le réintègre parce qu’il pèse à lui seul 600 kg. C’est une arme impressionnante, qui est généralement utilisée en arrière de l’ennemi. Or là, ce qu’on recherchait, c’était de montrer l’arme à l’ennemi, de lui faire voir les effets. À l’issue du coup, on l’a réintégré. »

Ce qui s’est passé avec les femmes, ce n’était pas nos hommes

Tuerie des sept femmes d’Abobo

« J’ai été informé par deux personnes (de la mort de femmes à Abobo, lors d’une manifestation de l’opposition). La première personne était des forces impartiales. La seconde personne était le ministre de la Défense. Il m’a appelé pour me demander si nos éléments avaient effectué des tirs sur des femmes. La première chose que j’ai faite, c’est d’appeler le général Detoh pour lui demander s’il était informé de ce qui s’était passé à Abobo. Il m’a répondu non. Je lui ai demandé également s’il a été informé que nos hommes ont tiré sur des femmes à Abobo. Il m’a dit non. Donc je suis parti voir le ministre de la Défense pour lui dire que suite à une enquête interne que nous avons menée, nos hommes n’ont pas effectué de tirs sur des femmes. (…) J’ai demandé au général Detho Letoh de  mener des investigations afin de me faire un compte rendu. »

« Les faits ici se sont produits le 3 mars. À cette date, nos éléments étaient au camp commando. Quand il s’est renseigné, on n’a pas été attaqué ce jour-là. Donc ce qui s’est passé avec les femmes, ce n’était pas nos hommes ».

Mercenaires et miliciens

« Quand Blé Goudé arrive à ma résidence, il explique le projet d’appel qu’il a lancé aux jeunes. Il m’était impossible de repartir à la RTI (Radiodiffusion télévision ivoirienne, télé publique, NDLR) pour démentir l’appel. Donc on attend parce que le 20 mars, c’était dimanche. On attend donc lundi 21. Lundi 21 à 7 heures 30 minutes, j’arrive à l’état-major, il y a du monde. C’est plein. La cérémonie devrait commencer à 9 heures mais j’ai refusé de partir. C’est mon chef de la division ressources humaines, l’amiral Allah, qui est venu me voir pour me dire : ‘Mon général, les jeunes vous réclament. Ils veulent que vous leur parliez. Il y a vraiment du monde et par souci sécuritaire, je souhaite que vous leur parliez, parce qu’il se pourrait qu’il y ait des infiltrés’. Il m’a dit que l’état-major étant un  lieu stratégique, s’il y a une attaque qui part de là, ce ne serait pas bien. »

Blé Goudé s’est approché de moi et m’a dit qu’il faut qu’on fasse semblant de distribuer les armes aux jeunes

« Donc je suis allé et j’ai parlé aux jeunes. Je leur ai dit que je les saluais. Je les félicitais pour leur engagement à vouloir défendre l’intégrité du territoire. Mais que je ne leur remettrai des armes que si le dernier soldat des FDS (Forces de défense et de sécurité, NDLR) serait tombé. Blé Goudé s’est approché de moi et m’a dit qu’il faut qu’on fasse semblant de distribuer les armes aux jeunes. J’ai dit non, qu’il ne faudrait pas qu’on procède de la sorte. Parce que nous n’avons pas d’armes, nous n’avons pas de munitions. Si mes hommes voient que je suis en train de procéder à une distribution d’armes, ils ne seraient pas contents qu’eux militaires, ils ne soient pas armés et qu’on soit en train de procéder à une distribution d’armes à des civils. J’ai donc refusé. J’ai demandé aux jeunes de repartir dans leurs quartiers pour ceux qui veulent se faire enrôler et d’aller à la mairie pour se faire recenser. Voici ce que j’ai dit aux jeunes. »

« Vous relatant la dernière rencontre que j’ai eue à la résidence du président Gbagbo, j’ai dit que quand j’y allais, j’ai vu cinq véhicules bondés de gens assis. Des cartouchières  s’entrecroisaient sur leurs poitrines. La manière de porter les cartouchières n’étaient pas l’habitude de nos hommes. J’ai affirmé que c’étaient des mercenaires. Le commandant Séka Séka, aide de camp de la Première dame (Simone Gbagbo) qui n’avait pas de troupe, avait, sous sa responsabilité, près d’une compagnie. J’ai affirmé que ce sont des mercenaires ».

« Moi, j’ai toujours fait la différence entre un milicien et les groupes d’auto-défense. Les milices, ce sont des groupes qui s’occupaient spontanément pour accomplir un maintien de l’ordre, pour engager un combat. Alors que les groupes d’auto-défense sont des groupes qui se créent pour combler un vide sécuritaire. À l’ouest de la Côte d’Ivoire, vous avez des groupes d’auto-défense. Parce qu’au début de la crise en 2002, la guerre était essentiellement sur l’axe central Bouaké, Tiébissou, Bocanda et M’Bahiakro. L’axe ouest, particulièrement le nord-ouest, la zone de Tabou, était tenu par l’armée française jusqu’au milieu de 2003, date à laquelle la France est partie de cet endroit. Quand elle est partie, les forces qui nous attaquaient ont commencé à s’infiltrer dans cette région. Or dans notre dispositif, nous n’avons pas prévu d’éléments militaires qui puissent être à l’ouest pour contrecarrer l’action de ceux qui s’infiltraient. Les populations de cette région ont pris leurs responsabilités pour faire face aux infiltrations de l’ennemi. Du côté de l’ouest, il y a des groupes d’auto-défense. Vous avez le Front de libération du grand ouest (FLGO) tenu par Maho Glofiéi. Vous avez l’APWê (Alliance patriotique des Wê) de Monaho. Vous avez le Mouvement de libération de l’ouest de la Côte d’Ivoire (Miloci) du commandant Batoua. Vous avez également un autre mouvement dirigé par le pasteur Gammi. »

« Ces groupes, ce sont des groupes d’auto-défense qui ont eu des armes, qui ont défendu leurs régions et qui, souvent, ont été aidés par des Libériens. Parce que quand vous prenez la frontière, de part et d’autre de la Côte d’Ivoire et du Liberia, vous retrouvez pratiquement les mêmes ethnies. Les Yacouba en Côte d’Ivoire, les Yacouba au Liberia, les Guéré en Côte d’Ivoire, les Guéré au Liberia. Ces liens de parenté ont fait que quand il y a un groupe qui est en danger, l’autre groupe, par solidarité, vient en aide aux autres. Donc on a eu des Libériens dans la zone qui ont aussi mené des combats. Ceux-là, faut-il les appeler mercenaires ? Non, un mercenaire, c’est un étranger qu’on peut recruter dans le pays en conflit ou bien dans un autre pays pour combattre et le soir on lui donne un peu d’argent. Donc ceux qui venaient se faisaient payer eux-mêmes, ils appellent cela le butin de guerre. Ce qui fait que quand ils viennent combattre, ils repartent avec des voitures, le matériel. Ils viennent combattre et le soir, ils repartent avec ce qu’ils peuvent prendre. Au niveau d’Abidjan, il y a un groupe que je vais qualifier de milice. C’est le GPP : le Groupement des patriotes pour la paix de Touré Zeugen, baptisé récemment chrétien. C’est un groupe que j’ai essayé de démanteler. Ce groupe, on l’a retrouvé dans les premiers instants de mes fonctions à l’état-major. Il était au niveau de Williamsville (quartier d’Adjamé, à Abidjan) et ce groupe n’a pas arrêté d’emmerder la population. Quelquefois, il s’en prenait aux Forces de défense et de sécurité. Il y a eu déjà mort d’hommes. Ils occupaient la maternité Houphouët-Boigny d’Adjamé. J’ai dû les chasser de cet endroit. Et pour qu’ils ne reviennent plus, nous avons installé une unité du Génie. Ce que nous avons essayé de faire, c’était de les déposséder des armes. Mais ils jouaient souvent au chat et à la souris avec nous. Nous étions constamment à leurs trousses. Ils donnaient l’impression de ne pas avoir d’armes. J’avais organisé une manœuvre et on allait aux endroits où certains jeunes étaient stationnés. Tôt le matin, on encerclait la zone, on les faisait sortir, on les fouillait mais j’avoue qu’au niveau d’Abidjan, on a eu très  peu d’armes pendant cette période. Et c’était, bien sûr, de l’armement qu’on a eu avec le GPP. Les autres, je ne sais pas s’ils ont joué le jeu. Ils ont dû cacher les armes. J’allais très tôt pour les surprendre mais je ne trouvais pas d’armes avec eux. Voilà ce que je peux dire concernant ce groupe. »

« Je vais être clair. Je vous disais qu’en 2002, nous étions partis pratiquement sur la ligne de front les mains nues. Pour mener le combat, on n’avait pas d’armes, on n’avait pas de munitions. Notre pays venait de connaître plusieurs mutineries. Il y avait eu le coup d’État et tout était parti. C’est en nous battant dans cette position que le président Gbagbo a obtenu des armes d’une grande puissance étrangère que je ne nommerai pas ici. Vous devinez aisément. Ces armes, quand elles sont arrivées à l’aéroport, l’état-major de l’époque, compte tenu de l’urgence, n’a pas jugé utile de les faire partir dans les casernements afin que les numéros soient répertoriés avant qu’elles soient transmises aux gens. Donc le partage s’est fait à l’aéroport d’Abidjan. Je le dis clairement, certaines personnalités ont dû avoir des armes pour les remettre à des civils. Quand vous prenez un groupe d’auto-défense comme le FLGO, le responsable Maho Glofiéi est lui-même troisième adjoint au maire. Ce groupe a de l’armement. Au niveau des universités, puisque moi-même j’étais à Cocody, il ne se passait pas de jour sans que des tirs partent de la Cité rouge. Il y avait un groupe qui avait de l’armement, un certain KB. Il tirait tout le temps, il emmerdait les gens et j’ai dû le convoquer. Donc il y avait des groupes qui avaient des armes. »

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