Pédophilie en Guinée : « Le frère Albert m’a entraîné dans son lit une place »

Par - à Conakry

Capture d'écran du documentaire de Cash Investigation : "Pédophilie dans l'Eglise : le poids du silence". © France 2 / DR

« Elijah » accuse un religieux français, le frère Albert, de l’avoir violé quand il était mineur. Il livre son témoignage à Jeune Afrique.

Nous l’appellerons « Elijah ». Mineur au moment des viols dont il dit avoir été victime, il a été auditionné fin mars par le service de sécurité de l’ambassade de France à Conakry. Une commission rogatoire doit arriver prochainement de Paris pour qu’Elijah soit à nouveau auditionné, cette fois par la justice française. Celui qu’il accuse, le frère Albert de la Congrégation des frères du Sacré-Cœur, a reconnu une partie des faits qui lui sont reprochés et a été mis en examen le 7 septembre pour des viols et agressions sexuelles commis en Guinée entre 1992 et 2002.

Scolarité payée dans l’une des écoles les plus chères de Conakry, recrutement dans le club de foot FC Séquence de Dixinn, équipements offerts, argent de poche… Elijah était si choyé par le frère Albert qu’on le surnommait le « fils de Kaabè » c’est-à-dire de « Maïs » en soussou, le surnom donné au religieux selon une déformation de son nom de famille. Mais les bienfaits de ce dernier n’étaient qu’apparents et c’est sur plus d’une décennie de souffrances que Elijah a décidé de témoigner.

« Je suis une victime du Frère Albert. Je jouais à l’époque dans son club du FC Séquence, au poste de latéral droit, même si j’étais polyvalent. Le frère Albert est arrivé en Guinée comme missionnaire en 1992. Il m’a repéré un soir de fin de semaine alors que je m’entraînais avec mon équipe du quartier (Bellevue-École) dans l’enceinte de l’École Sainte-Marie qu’il dirigeait. C’était vraisemblablement en 1995. J’avais dix ans. À la fin du match, il m’a dit : ‘Viens, jeune-homme ! Tu joues bien. J’ai un club. Demain, tu viens me voir à 16h, après l’école’.

J’étais en classe de 6e année à Broz Tito, une école publique. Il m’a promis de m’inscrire dans son école si j’étais admis à l’examen d’entrée en 7e année (Certificat d’étude primaire), et dans son club de football. Il m’a remis une paire de crampons, des bas et un maillot, avant de me présenter à feu Naby Yansané, alias Marino, qui fut le coach du club. J’appartenais à la génération 3. Au décès de Marino, son successeur Souleymane Camara alias Abédi m’a propulsé dans la génération 6. Albert m’invitait à chaque fois que la première équipe (qui était en Ligue 3) se déplaçait. Il m’installait sur le siège de devant, entre l’entraîneur et lui.

Il s’est mis en serviette et a commencé à dire : mon fils bien aimé, je t’aime…

Il m’a demandé un jour de le trouver au bar « FC Séquence » [qui n’appartient pas au club et est situé en face de l’école Sainte-Marie, dans le quartier Bellevue-École, NDLR], où le Frère Albert prenait sa bière. Arrivé sur place, il m’a dit : ‘Allons chez moi, j’ai quelque chose pour toi’. On est monté dans sa voiture. Il m’a fait monter à l’étage, où il occupait une chambre, salon et douche. J’avais croisé d’ailleurs dans les escaliers mon professeur de musique d’alors, Jean-Daniel Barboza, qui descendait. Il m’a regardé, silencieux, sans répondre à mes salutations.
Albert m’a entraîné dans sa chambre et m’a fait asseoir dans son lit une place. Automatiquement, il s’est mis en serviette et a commencé à dire : ‘Mon fils bien aimé, je t’aime…’ Il me draguait comme si j’étais une fille. J’ai voulu m’y opposer, mais comme j’étais petit, sans force, il s’est jeté sur moi, m’a enlevé le pantalon et m’a couché sur lui. J’ai crié, je me suis débattu et me suis enfui. Il a couru pour me rattraper, me supplier de le pardonner, en prenant mes pieds.

« La deuxième fois qu’il a abusé de moi… »

À la maison, je me suis confié à Faya, un ami de mon frère. On a été voir le Frère Albert qui nous a supplié encore, promettant de m’amener poursuivre mes études en France et de me faire jouer à Sochaux. Il m’a fait venir dans son école, où les enseignants s’occupaient bien de moi : je gardais la clé de son bureau et en son absence, le Frère Albert m’avait chargé d’établir les reçus des parents qui s’acquittaient des frais de scolarité de leurs enfants. C’est ainsi qu’on m’a surnommé le « fils de Kaabè ». On l’appelait en effet « Maïs » en soussou par déformation de son nom de famille.

La deuxième fois qu’il a voulu abuser de moi, c’était à l’approche d’un déplacement de notre équipe à Kankan (plus de 600 km à l’est de la Guinée) contre celle de l’École Saint-Jean, appartenant également à la Congrégation des frères du Sacré-Cœur. On était en internat. Il est venu me chercher parmi mes amis prétextant une surprise pour moi. Automatiquement, j’ai pensé à ce qu’il m’avait fait. Comme il était président de club, je ne pouvais pas lui résister. On est encore monté dans sa chambre. Quand il s’est approché de moi, j’ai menacé d’en parler à tout le monde. Il m’a laissé.

Une troisième fois : comme ma famille était pauvre, Albert m’a pris en charge, je ne payais pas la scolarité, tous mes amis m’enviaient… Je ne pouvais pas lui résister. Il devait me donner de l’argent pour acheter un complet, à 100 000 francs (environ 10 euros). Dès mon arrivée, il m’a serré contre lui en disant qu’il m’aimait. Je lui ai rappelé que je n’étais pas une femme. Il s’est encore jeté sur moi. J’ai crié fort. Les frères du Sacré-Cœur sont subitement arrivés. Je suis rentré chez moi en courant.

« La police est venue me chercher à l’école »

Le lendemain, des agents de la DPJ [Direction de la police judiciaire, NDLR], sans uniforme et à bord d’un minibus non immatriculé, sont venus me chercher à l’école, prétextant qu’ils avaient un courrier pour moi. J’ai compris que les frères du Sacré-Cœur avaient porté plainte. Une fois dans leur bureau, ils m’ont interrogé sur mes liens avec Albert. Ils ont menacé de dire la vérité. J’ai dit tout ce qui s’était passé. Ils m’ont relâché. À ma descente du taxi, qui je vois ? Albert ! Il m’a alors interrogé sur les raisons de mon arrestation. Je lui ai raconté la scène. Il a dit : ‘Ah ! C’est fini pour moi ! Il me faut rentrer, si je reste ici, ils vont m’arrêter.’ Comme la nouvelle s’était répandue, mes parents m’ont amené au village. Où j’ai appris quelques semaines plus tard que Albert était rentré sans valise en France, sur décision de la Congrégation. C’était en 2002. Un an après, il m’a envoyé un courrier avec l’équivalent de 300 000 francs, le prix d’un téléphone. Il voulait qu’on reste en contact pour ne pas que je parle.

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