Côte d’Ivoire : quand le général Mangou demandait à Laurent Gbagbo de démissionner

Le général Philippe Mangou à la barre de la CPI, le 25 septembre 2017. © Capture d'écran Youtube / DR

Au deuxième jour de son témoignage à la Cour pénale internationale (CPI) dans le procès Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, mardi 26 septembre, le général Philippe Mangou, ex-chef d’état-major des armées ivoiriennes, est largement revenu sur les circonstances de la démission envisagée par l'ancien chef de l'État et l’utilisation de mercenaires par ce dernier.

Gbagbo : « Les présidents angolais et sud-africain me demandent de démissionner. Qu’est-ce que tu en penses ? »

« Le 11 mars 2011, aux environs de 16H30, j’étais à l’état-major des armées lorsque le président de la République, par voie téléphonique, m’a demandé de venir le voir. Et quand je suis arrivé, le président m’a dit ceci : ‘Mon général, tu es avec Blé Goudé, mon homme de confiance. Je vais te poser une question, donne-moi la réponse. Ensuite, tu iras attendre à l’état-major, je m’entretiendrai avec Blé Goudé. À l’issue de notre entretien, il viendra te voir et venez me voir ensuite après avoir harmonisé vos points de vue’.

Et le président de la République de me dire : ‘La communauté internationale vient de me lâcher. Les présidents angolais et sud-africain me demandent de démissionner. Qu’est-ce que tu en penses ?’

Aussitôt, je saute sur l’occasion, je lui dis : ‘Monsieur le président, démissionnez. Démissionnez pour faire honneur à ces deux présidents. Si vous pensez réellement que vous avez gagné les élections et que la communauté internationale vous fait des difficultés, vous verrez qu’au bout de 5 ans, quand vous allez revenir, ça va être un plébiscite. Monsieur le président, il y a déjà trop de morts. En plus, vous avez passé des commandes de munitions et d’armes depuis huit mois, nous ne les avons pas reçues. Donc, je vous demande de démissionner. Mais avant de démissionner, allez-y voir votre frère Alassane Ouattara, discutez avec lui des modalités de votre départ. Et nous qui sommes avec vous, Monsieur le président, ne nous oubliez pas parce que nous sommes nombreux’.

Blé Goudé m’a dit : ‘Il faut qu’il démissionne’

Et le président lui-même de reprendre : ‘Ah oui, vous êtes nombreux’. Je lui dis alors : ‘Monsieur le président, ça va vous grandir. Le combat que nous avons mené de 2002 jusqu’à l’organisation du premier tour des élections et la situation que nous vivons actuellement ne sont pas pareilles. Vous voyez, en 2002, lorsque la Côte d’Ivoire a été attaquée, tous les Ivoiriens s’y sont mis, ils ont battu le pavé. Nous, nous étions sur la ligne de front. Nous avons harmonisé nos efforts pour arriver au premier tour des élections tant voulues par la communauté nationale et internationale. Mais là, dans la situation présente, vous êtes deux enfants du pays qui êtes allés aux élections. Et nous les militaires, nous avons voté. Moi, en tant que chef d’état-major des armées, je ne peux pas demander à ceux qui ont voté pour le président Alassane Ouattara de se battre pour vous maintenir au pouvoir’.

J’ai pris, pour encourager le président à démissionner, étant donné qu’il est chrétien comme moi, l’exemple des deux femmes dans la Bible qui réclamaient le même bébé et qui sont allées voir le roi Salomon, en vue de trancher. Il m’a répondu : ‘OK, j’ai compris, n’en parle à personne’. Je suis donc allé à l’état-major. Et effectivement à 19H30 (je parle devant la Cour mais je parle aussi devant mon Seigneur) Blé Goudé est arrivé. Je lui ai demandé sa réponse sur le sujet de la démission du président. Blé Goudé m’a dit : ‘Il faut qu’il démissionne’ ».

« À 23H30, je me suis rendu chez le président. Je l’ai trouvé assis à une table de travail et je me suis mis en face de lui. Je lui ai dit : ‘Monsieur le président, Blé Goudé est venu me voir, nous sommes d’accord et donc, nous vous encourageons à démissionner’. Il a dit : ‘OK, n’en parle à personne’.

Ceux qui m’attaquaient portaient des bandeaux rouges, ils étaient en taxis et c’étaient des tirs à la Kalach, au RPG

Quatre jours plus tard, soit le 14 mars 2011, à 6H30, j’étais en train de prendre ma douche en vue de me rendre au travail quand mon épouse est venue me dire que nous étions attaqués. Je lui ai dit : ‘Non, ce sont nos éléments à la Maca qui, certainement, effectuent des tirs. Elle m’a répondu que les tirs se rapprochaient de la maison. Je prends ma serviette, je la noue autour de ma taille, je prends le talky walky et j’appelle mes éléments de garde qui confirment que nous sommes attaqués. Il faut noter que la veille de l’attaque, il y a un jeune qui était passé leur dire que je voulais que Gbagbo parte.

Ceux qui m’attaquaient portaient des bandeaux rouges, ils étaient en taxis et c’étaient des tirs à la Kalach, au RPG. Ma maison est tout juste à côté de la forêt du Banco. Ils entrent dans la forêt, ils ressortent en masse. J’avais mon poste, ma garde se battait. En fonction des renseignements qu’ils me donnaient, j’étais devenu moi-même chef des opérations chez moi à la maison (…) Jusqu’à 12h30, ma résidence a été attaquée ».

Des mercenaires conduits par le commandant Séka Séka

« À l’extérieur de la résidence présidentielle, j’ai vu seulement des militaires en tenues débraillées. Quand le général Kassaraté est arrivé, il a été un peu chahuté. Mais Dogbo Blé et moi, sommes rentrés à l’intérieur de la résidence. C’est sur le chemin du retour que j’ai vu cinq véhicules de transport de troupes banalisés. Ces véhicules étaient pleins, je ne dirai pas de soldats, mais de mercenaires. Je dis bien mercenaires. Ils étaient conduits par le commandant Séka Séka [aide de camp de l’ex-première dame Simone Gbagbo, NDLR].

Ceux que je voyais n’étaient pas des soldats ivoiriens. Ils avaient un accoutrement bizarre, des maillons de chaines entrecroisés sur la poitrine, des tenues mi-treillis mi-civiles. En situation de paix, le commandant Séka Séka n’avait pas de troupe sous sa responsabilité. Mais il se trouve, du coup, avec des gens qui dépassaient en nombre une compagnie.

Quand Gbagbo a dit en 2007 : ‘Vous n’avez pas gagné la guerre, je n’ai rien à vous donner’, ça a démotivé entièrement la troupe

Ils étaient superbement armés. Ils étaient armés de Kalach, de RPG, ils avaient même des PA (pistolets automatiques), ils étaient armés. À telle enseigne que je me suis demandé : ‘Mais quand est-ce que les munitions sont arrivées ?’ Parce que moi, chef d’état-major des armées, nous qui avons fait la demande de munitions, je n’ai reçu aucune munition jusqu’à la fin de la crise ».

« Il y avait une démotivation au niveau des soldats qui savaient déjà les résultats du vote et qui ne voulaient pas se battre. Il y a d’autres qui ont été déçus par les propos du président, quand en 2007, une folle rumeur a couru dans les camps pour dire qu’il allait donner à chaque soldat qui est allé sur la ligne de front la somme de six millions de francs CFA [plus de 9 000 euros, NDLR]. Le président a convoqué les soldats au palais présidentiel en présence de leurs chefs et a permis aux soldats de s’exprimer. Quand j’ai pris la parole, j’ai dit que je n’étais pas un mercenaire, que je me suis battu pour la République et qu’en contrepartie si l’État devrait faire quelque chose pour nous, ce sont des décorations, mais jamais pour tendre la main pour prendre de l’argent. Mes soldats m’ont hué à la présidence de la République. Le même soir, quand je suis sorti, j’ai appelé le président, j’ai demandé à le rencontrer et il m’a reçu. Je lui ai dit : ‘Monsieur le président, je suis venu pour vous rendre ma démission’. Il m’a dit : « Non, ce n’est pas le moment ». Donc ces hommes-là ont été un peu découragés par les propos tenus par le président qui, ce jour-là, a dit : ‘Vous n’avez pas gagné la guerre, je n’ai rien à vous donner’. Ça a démotivé entièrement la troupe ».

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