Makutano 2017 : pourquoi la RDC peine-t-elle à se réindustrialiser ?

Le forum Makutano 2017, organisé du 14 au 16 septembre à Kinshasa, était axé sur l'industrialisation de la RDC. © Trésor Kibangula/J.A.

Des zones économiques spéciales restées lettre morte, des industries en perte de vitesse, l'émergence projetée à l'horizon 2030 de plus en plus hypothétique... Décidément, côté industrialisation, la RDC peine à redécoller. Non sans inquiéter les entrepreneurs privés regroupés dans le réseau « Makutano ».

Malgré un climat politique morose en RDC, certains entrepreneurs congolais misent déjà sur l’après-crise actuelle. Autour de Nicole Sulu, ils se rencontrés à Kinshasa, du 14 au 16 septembre, pour la troisième édition du forum d’affaires Sultani Makutano. Plusieurs businessmen et experts étrangers, à l’instar de l’ancien ministre ivoirien du Commerce Jean-Louis Billon, étaient également conviés à cette grand-messe de l’entrepreneuriat congolais.

Loin des tractations politiques interminables, c’est la question de l’industrialisation de ce grand pays subsaharien, étendu sur plus de 2,3 millions de kilomètres carrés, qui était au cœur des discussions. Pour une fois, il s’agissait de « parler concret », comme n’a cessé de rappeler l’initiatrice du projet. Que faut-il faire pour remettre cet État à fort potentiel sur les rails du développement ? Pourquoi peine-t-il à se réindustrialiser ? D’autant que le pays est passé de près de 5 000 industries avant son indépendance à 460 aujourd’hui. Ce dernier chiffre communiqué par le ministère congolais de l’Industrie démontre l’évolution terriblement décroissante de l’industrialisation de la RDC.

Quand le ministre Marcel Ilunga sèche

« La désindustrialisation a été totale », a reconnu Marcel Ilunga. Le ministre congolais de l’Industrie explique cette situation principalement par le départ d’industriels lors de l’accession de la RDC à l’indépendance mais aussi les pillages que le pays a connus au début des années 1990 ainsi que la « zaïrianisation » (nationalisation des entreprises privées sous Mobutu) et les guerres successives.

Mais si l’on cherche à aller au-delà de ce diagnostic et lorsqu’on l’interroge sur la politique d’industrialisation de son gouvernement, Marcel Ilunga sèche. Et se contente d’éléments de langage qui sonnent creux. « Chaque fois que je suis le chef de l’État, Son Excellence Joseph Kabila Kabange, il a toujours parlé de sa volonté de voir la RDC devenir un État émergent à l’horizon 2030 », lâche-t-il. Sans s’étendre sur les voies et moyens qui seraient mis en place pour y arriver.

L’année dernière, « 26 mesures urgentes », dont celles relatives à l’industrialisation du pays, avaient été adoptées par le gouvernement. Certaines d’entre elles concernaient la mise en place des zones économiques spéciales. D’autant qu’une loi dans ce sens a déjà été promulguée en 2013. Pis, l’étude de faisabilité est achevée depuis 2009 concernant la première de ces zones économiques pilotes, à Maluku, dans la banlieue nord de la ville de Kinshasa.

« Passer de la parole à l’acte »

Près de dix années plus tard, celle-ci « n’a toujours pas démarré », a déploré quant à lui l’économiste Daniel Mukoko, ancien vice-Premier ministre en charge du Budget, qui n’a cessé d’interpeller le ministre Marcel Ilunga sur la nécessité de « passer enfin de la parole à l’acte ». Car, a-t-il rappelé, en 2012, le gouvernement avait promis de lancer cinq zones spéciales économiques pilotes.

La RDC se désindustrialise par manque de volonté politique », selon Albert Yuma

En Éthiopie par exemple, il n’aura fallu que quelque neuf mois pour mettre en place le parc éco-industriel d’Awassa, consacré au textile et à l’habillement, dans le sud du pays. L’industrialisation, « c’est d’abord une question d’État », en a déduit Jean Bakole, directeur régional de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale au sein de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel, qui suit de près le « modèle éthiopien ». Alors qu’en RDC, « il y a une difficulté à avoir une politique volontariste pour accompagner la réindustrialisation du pays », a déploré de son côté Albert Yumu, le président de la Fédération des entreprises du Congo (FEC).

« La RDC se désindustrialise par manque de volonté politique », a martelé celui qui est aussi à la tête de la Générale des carrières et des mines (Gécamines), insistant sur la mise en place des « politiques incitatives d’accompagnement industriel ». En prenant le soin de dénoncer au passage la création du site agro-alimentaire de Bukanga Lonzo par l’État congolais. Un « éléphant blanc », selon lui.

De fait, la réindustrialisation de la RDC, de l’avis d’experts, ne pourra devenir une réalité sans une réappropriation par l’État des modèles qui ont marché ailleurs. « Il faut également encourager les entreprises qui existent », a préconisé Jean Bakole. Pour lui, l’accent doit être aussi porté sur les entrepreneurs locaux dont les compétences doivent être « renforcées » pour leur permettre d’ « entrer en partenariat avec des investisseurs étrangers ».

À l’issue des travaux de Makutano 2017, certains de ces entrepreneurs locaux ont d’ailleurs été primés pour leur entreprise sur le terrain. Le prix des femmes entrepreneures a par exemple été décerné à Annie Samuka Tuluka et Huguette Ngenyi Samu, cofondatrices de First & Future (F&F), le premier centre d’appels indépendant en RDC. Comme pour s’encourager à continuer à croire au redressement du pays. Malgré la persistance de la crise politique.

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