Nigeria : Wole Soyinka veut jouer les faiseurs de paix au Biafra

Wole Soyinka à Lagos le 9 novembre 2012. © Sunday Alamba/AP/SIPA

La crise dans l’est du Nigeria prend de l’ampleur avec le réveil de la cause biafraise et la répression de l’armée. Wole Soyinka, souvent présenté comme la « conscience morale » du Nigeria, veut ramener le gouvernement fédéral et les indépendantistes à la table de négociation.

À 83 ans, Wole Soyinka, le premier Africain prix Nobel de littérature en 1986, continue à donner régulièrement des conseils aux dirigeants du pays le plus peuplé d’Afrique. Le président Ibrahim Babangida, au pouvoir jusqu’en 1993, le consultait déjà très fréquemment.

Au pouvoir jusqu’en mai 2015, l’ex-Président Goodluck Jonathan l’appelait régulièrement pour lui demander son avis sur les sujets de politique les plus brûlants. Cela n’a pas empêché Wole Soyinka de s’opposer à sa réélection en 2015 : il jugeait que le président en exercice était incapable de juguler l’insurrection de Boko Haram qui a fait plus de 20 000 morts au Nigeria. Aujourd’hui, l’écrivain engagé s’inquiète de la façon dont le régime de Muhammadu Buhari (élu en avril 2015) gère la crise dans le pays igbo (sud-est du Nigeria). Et il ne se prive pas de le faire savoir à ses proches et aux médias nigérians.

Le fondateur de Radio Biafra a réveillé la cause sécessionniste

Nnamdi Kanu, fondateur de Radio Biafra en 2009, a été arrêté à Abuja (la capitale fédérale) en octobre 2015. Il est resté en détention pendant dix-huit mois, sans être jugé. Des manifestations ont été organisées en 2016 dans l’est du Nigeria pour obtenir sa libération. Selon Amnesty international, leur répression aurait fait plus de 150 morts dans le pays igbo.

Nnamdi Kanu est en liberté conditionnelle depuis fin avril 2017 : il a été libéré à la veille de la commémoration des cinquante ans de la déclaration d’indépendance du Biafra en mai 1967 par le colonel Emeka Ojukwu.

Nnamdi Kanu affirme que les troupes fédérales ont pris d’assaut son domicile le 11 septembre 2017 à Umuahia, la dernière capitale du Biafra pendant la guerre civile. (Commencée en mai 1967 et achevée en janvier 1970, la guerre du Biafra a fait plus d’un million de morts). Le leader sécessionniste accuse le régime fédéral d’avoir voulu l’assassiner à son domicile le 11 septembre 2017. Depuis lors, Kanu est passé dans la clandestinité.

« Des moyens d’éviter une nouvelle guerre »

« Il doit y avoir des moyens d’éviter une nouvelle guerre. Mais nous arrivons à un moment où les gens n’hésitent pas à mettre leur vie en danger, ce qui peut avoir de terribles conséquence », a déclaré Wole Soyinka le 20 septembre à Ibadan (sud-ouest du Nigeria) en référence aux affrontements entre les troupes fédérales et les partisans de Nnamdi Kanu dans le sud-est.

Surnommé « prof » par les Nigérians, Soyinka a publiquement réclamé en septembre une enquête sur la façon dont l’armée traite les militants sécessionnistes. « Une vidéo est devenue virale. Je ne sais pas si c’est de la propagande des sécessionnistes. Mais elle montre les sévices et les humiliations imposées aux sécessionnistes. Il faut mener une enquête » a -t-il déclaré. Le « professeur » – il enseignait à l’université d’Ibadan – s’étonne notamment que les militants biafrais soient « déshabillés et forcés de marcher nus dans les rues ».

Wole Soyinka milite pour un dialogue avec les sécessionnistes igbos. Déjà pendant la guerre du Biafra, Soyinka avait essayé de jouer les médiateurs : il voulait aider à ouvrir des discussions de paix entre les sécessionnistes et le régime fédéral, ce qui lui avait valu de passer deux ans en prison, de 1967 à 1969. Une période pendant laquelle il avait écrit l’un de ses récits autobiographiques les plus célèbres, The man died (Cet homme est mort, aux éditions Belfond).

Dans ce combat pour le dialogue, Soyinka dispose d’un allié de poids. Lui aussi originaire d’Abeokuta (dans le sud-ouest du Nigeria), l’ex-président Olusegun Obasanjo (au pouvoir de 1999 à 2007), estime que les autorités fédérales devraient rencontrer Nnamdi Kanu et dialoguer avec lui, avant de recourir à la manière forte. Tout comme Soyinka, Obasanjo est resté très influent sur l’échiquier politique et il a fortement contribué à l’élection du président Buhari en 2015.

Wole Soyinka dénonce le deux poids, deux mesures

Aujourd’hui, l’écrivain yorouba (ethnie qui domine le sud-ouest) s’étonne aussi du deux poids, deux mesures. Il considère que la répression menée contre les Igbos est excessivement brutale, alors que selon lui, les pasteurs peuls qui commettent des exactions sont rarement inquiétés par les autorités. Des éleveurs peuls ont notamment commis d’importants massacres en 2016 dans la région d’Enugu, au cœur du pays igbo.

La propriété de Wole Soyinka à Abeokuta (sud-ouest du Nigeria) a elle-même été « envahie » en 2017 par des pasteurs peuls. C’est dans cette grande villa, située dans sa région natale et perdue au milieu de la forêt, qu’il passe l’essentiel de son temps lors de ses séjours au Nigeria. Soyinka estime que « son sanctuaire a été violé ».

Selon l’écrivain, les autorités fédérales devraient davantage se concentrer sur ces « invasions » que sur la « menace biafraise » : « Je pense, déclare-t-il, que quand des éleveurs ont le sentiment de constituer leur propre nation et qu’ils humilient et déshumanisent des citoyens innocents dans leur communauté, c’est à ce moment-là que l’armée doit réagir ».

Pour Wole Soyinka, il est d’autant plus urgent de dialoguer avec les sécessionnistes que selon lui la méthode forte ne fonctionne. Il affirme tout de go : « Le Biafra est une mémoire qui ne peut être effacée. ». L’écrivain engagé ajoute : « Il faut négocier et essayer de raisonner les sécessionnistes. On ne peut pas tuer une idée ».