Aux Francophonies en Limousin, le combat (théâtral) continue

Par - envoyé spécial à Limoges

Une scène de "Violences", pièce des dramaturges tunisiens Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi. © Attilio Marasco / DR

Jusqu'au 30 septembre, le festival offre une tribune aux créateurs francophones. La Tunisie est cette année mise à l'honneur.

Si l’on devait donner chair au festival des Francophonies en Limousin, il faudrait se figurer un jeune homme, une jeune femme de 34 ans, flamboyant(e), qui n’a jamais cessé de donner de la voix, dans une langue (française) toujours réinventée. Avec le théâtre du Tarmac, à Paris, la manifestation est un passage obligé pour les créateurs africains, en particulier. Pour cette édition, du 20 au 30 septembre, ce sont une centaine de rendez-vous qui sont prévus, entre échanges à bâtons rompus, spectacles électrisants et expositions coups de poing.

Au sein du programme, une sélection « Tunisie aujourd’hui » donne un aperçu de la vitalité artistique du pays. Le jeune danseur et chorégraphe Seifeddine Manaï s’emparera des places et des rues de Limoges dans des improvisations virevoltantes, drôles et culottées qui font sa marque de fabrique. Les dramaturges Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi s’interrogeront dans Violence(s) sur les peurs, angoisses, dépressions que la révolution tunisienne a aussi engendrées. Des DJs réputés (Ogra, Rauf, Zinga et Denna Abdelwahed) animeront une soirée Tunis Electro, courant musical qui a accompagné le sursaut populaire du pays. Il faut évoquer aussi l’exposition photographique d’Augustin Le Gall Sous le jasmin, qui raconte sans détour l’histoire de la répression sous Bourguiba puis Ben Ali. En tout 34 portraits noir et blanc, d’une grande sobriété, et pour chacun, le témoignage poignant d’un homme, d’une femme, qui a été torturé. Une histoire récente qui s’est écrite à coups de câbles de voiture, de décharges électriques et de mises à l’isolement arbitraires.

Il y a eu une libération des idées qui a sans doute conduit à une libération de la parole, estime Edouard Elvis Bvouma

Mais les Francophonies ne se focalisent pas uniquement, évidemment, sur la Tunisie. Montréal, Brazzaville, Bruxelles, Genève… de spectacle en spectacle, le festival nous fait faire un mouvementé tour du monde francophone. « Il y a peut-être une spécificité des écritures africaines »,

Édouard Elvis Bvouma. © Christophe Pean/ DR

souligne l’auteur et metteur en scène camerounais Edouard Elvis Bvouma tout juste auréolé, ce dimanche, du Prix RFI Théâtre pour sa pièce La Poupée barbue. Ce monologue est le deuxième volet d’un diptyque consacré à l’enfance et à la guerre, commencé avec un premier texte : À la guerre comme à la Gameboy. » Nous vivons des contextes qui poussent à la création. Nos hommes politiques, par exemple, sont très inspirants (rires). Je pense que beaucoup d’auteurs, comme moi, ont d’abord découvert les classiques français et africains à l’école : Molière, Beaumarchais, Corneille, Guillaume Oyônô-Mbia, Aimé Césaire… et cherchent à revenir aujourd’hui à une certaine africanité. Pour moi qui écris depuis 2005, je sais qu’un déclic s’est produit il y a quatre ans. Pourquoi vouloir faire des belles phrases, pourquoi ne pas dire les choses comme on les dirait normalement, dans la rue ? » Les mouvements « Y’en a marre », « Balai citoyen », « Filimbi »… sont peut-être passés par-là. « Il y a eu une libération des idées qui a sans doute conduit à une libération de la parole », estime Edouard Elvis Bvouma.

Un festival où tout peut être dit

L’auteur camerounais est, depuis trois ans, un régulier des Francophonies, un festival où tout peut être dit. « Évidemment nos pièces sont plus politiques en Afrique. On n’écrit pas la même chose sur un continent où l’on meurt encore de faim. Nous avons tous une impuissance, nous n’avons que l’arme de la parole. Alors on la charge dans un papier, dans un spectacle… »

La sélection africaine cette année, est particulièrement engagée, à l’image de Tram 83, adapté d’un texte de Fiston Mwanza Mujila, né à Lubumbashi en RDC. Bavard, ironique, insolent, le spectacle nous entraîne dans un bar interlope, Tram 83. S’y côtoient trop jeunes prostituées, « creuseurs » revenant des mines en mal d’argent et de sexe tandis qu’un invisible Général dissident gouverne la Ville-Pays. La pièce dit bien l’espoir, la colère, la fièvre qui tient aussi les auteurs du continent.

Fiston Nasser Mwanza Mujila. © Christophe Pean / DR

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