Symboles esclavagistes : expliquer vaut mieux que débaptiser

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Karfa Sira Diallo est un essayiste et consultant franco-sénégalais, fondateur-directeur de l'association Mémoires & Partages. Son dernier ouvrage : « Sénégal-France : Mémoires d’Alternances Inquiètes », L'Harmattan, 2016.

Portrait de Jean-Baptiste Colbert, par Philippe de Champaigne. © Wikimedia Commons

Il n’aura pas fallu plus d’un mois pour que la statue de Faidherbe, qui trônait à l’entrée de Saint-Louis du Sénégal, n’enflamme les esprits sénégalais et ne relaie en Afrique la polémique déclenchée par les événements de la fin de l’été à Charlottesville aux États-Unis. Quand l’Occident s’enrhume, l’Afrique éternue.

Dans cette ville américaine, des suprémacistes blancs s’opposent, depuis la mi-août, à la décision de la municipalité de déboulonner la statue du général Robert Lee, chef de guerre du camp esclavagiste pendant la guerre de Sécession. De nombreuses manifestations ont repris cette polémique aux États-Unis, mais aussi dans plusieurs pays européens.

Ces incidents constituent une preuve de la sensibilité des populations aux usages du passé tout autant que des instrumentalisations politiques dont l’histoire fait l’objet.

En France, c’est le journal Libération qui s’est souvenu que la première campagne sur la signalétique urbaine honorant des négriers et esclavagistes a été lancée en 2009 par DiversCités, une association bordelaise.

En Afrique, un entêtant hommage au colon

A Saint-Louis, l’une des premières villes fondées par les Européens en Afrique de l’Ouest, en 1659, il n’y a pas qu’une statue en cause, mais aussi le pont qui enjambe le fleuve Sénégal, qui porte le nom du général Faidherbe, artisan de la conquête française, jusqu’au nom même de l’ancienne capitale de l’AOF qui honore le roi Louis IX.

Du reste, le Sénégal n’est pas le seul pays africain à vivre avec les vestiges de la domination coloniale. De l’Université du Cap en Afrique du Sud, où trône la statue du suprématiste Cecil John Rhodes, à la capitale du Congo-Brazzaville, qui honore l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza en passant par la commune de Bingerville (du nom de l’ancien gouverneur français Louis-Gustave Binger) en Côte d’Ivoire, les symboles de l’histoire coloniale continuent de nourrir des débats passionnés et d’interroger les contradictions à l’œuvre dans les sociétés postcoloniales africaines et européennes.

En Europe, l’invisibilité de la mémoire de l’esclavage

En France, si les honneurs rendus à Jean-Baptiste Colbert, ministre de la marine de Louis XIV et instigateur du Code Noir qui réglementait l’esclavage, semblent cristalliser une certaine rancœur, subsistent une cinquantaine de rues et monuments honorant des personnalités ayant, de près ou de loin, participé à la traite des noirs, à l’esclavage et à la colonisation qui s’en suivra.

Ces événements historiques malsains, violents mais profondément marquants continuent de structurer nombre de représentations et de discours sur l’identité et les valeurs républicaines.

Cependant, si la subsistance de ces vestiges de l’histoire coloniale choque autant, c’est d’abord en raison de l’invisibilité de la mémoire de l’esclavage et des combats pour la liberté dans l’espace public. Mais aussi et surtout de la persistance des racismes, discriminations et néo-colonisations hérités de cette histoire.

Face à ces vestiges de la violence coloniale, il y a ceux qui veulent « débaptiser » et prônent leur retrait pur et simple arguant qu’aucune bonne action de ces personnalités ne saurait « blanchir » le crime contre l’humanité qu’ils ont commis ou inspiré. Les défenseurs des emblèmes coloniaux, quant à eux, pour la plupart, ne veulent rien changer. Indifférents à l’émoi légitime que soulèvent ces honneurs.

Gare au « retour du refoulé »

Il y a une troisième voie que préconise l’expérience. On ne peut bien sur laisser perdurer l’idée que le crime triomphe. Il nous faut absolument interroger cette signalétique urbaine.

Cependant, la « Tabula rasa » dont les régimes contemporains ont souvent fait preuve n’a pas empêché la répétition de la barbarie. Du Zaïre de Mobutu, qui a poussé le plus loin la décolonisation sur le continent Africain, à l’Europe, qui peine à chasser la pensée coloniale et raciste, nous savons maintenant qu’il ne suffit plus de casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre et que la prétention à la « purification » de nos villes est invalidée par « le retour du refoulé ». Nous savons surtout que la complexité s’est invitée dans nos consciences.

Les noms de rues, d’édifices et les statues, par l’honneur rendu à des personnalités, racontent aussi l’histoire. Le roman national se fonde justement sur leur présence quotidienne et pérenne dans l’espace public pour asseoir sa légitimité et proclamer sa valeur. Ces lieux sont là pour nous faire réfléchir sur nos trahisons comme sur nos « Lumières », préservant ces dernières de toute mythification.

Le meilleur comme le pire

Ce qui fait l’identité d’un individu comme d’un peuple c’est le meilleur comme le pire qu’il a semé sur son chemin. C’est dans l’acceptation et dans la fréquentation quotidienne de cette complexité qu’une société reste vraiment humaine, faillible certes mais plus vigilante que jamais. L’histoire des nations est faite de cette complexité. De cette simultanéité de créativités et d’horreurs. L’admettre n’est nullement absoudre les crimes coloniaux. C’est, au contraire, les inscrire dans leur contexte.

Nul ne doit oublier les crimes commis au nom de la force et de la cupidité. Plus et mieux que les musées et les salles de classe, l’espace public est le lieu par excellence de l’apprentissage de la citoyenneté. Sa pérennité prouve et rend concrètes et humaines les meilleures œuvres comme les pires de notre histoire. Son accès, plus démocratique qu’ailleurs, garantit l’égalité dans la connaissance et dans l’appropriation.

Édifier des panneaux explicatifs présentant ces personnages décriés aujourd’hui préserverait justement la mémoire de l’indifférence, de l’oubli et de la mythification. Exposer et relier dans des parcours urbains et pédagogiques les dimensions matérielles et immatérielles de l’histoire coloniale, « la chaîne et le lien », permettraient d’en partager l’Universalité. Ce patrimoine, aux citoyens de le fouiller, d’en traquer leurs traces et, sans s’y enfermer ni s’y laisser réduire, de le mettre à la portée de tous.

L’humanisme, cette incroyable capacité de continuer à vivre ensemble, malgré les Hosties Noires et les Shoah, nous enseigne que l’histoire ce n’est ni les victoires ni les défaites. C’est le lien. Relions donc nos mémoires !

 

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