Black Mambas : l’équipe féminine de football américain qui casse les stéréotypes sur la femme marocaine

Sabrina, coach et co-fondatrice des Black-Mambas. © François Beaurain

Formée en 2015, la première équipe féminine de football américain du pays casse les stéréotypes sur la femme marocaine. Parcours atypique d'une bande de filles et de leur capitaine, Sabrina.

« Franchement, j’en ai vu de toutes les couleurs ». C’est avec ces mots que Sabrina, 23 ans, coach et co-fondatrice des « Black-Mambas » (les Mambas Noirs), une équipe de football américain mixte de Rabat, revient sur son parcours pour se faire accepter comme femme dans un sport réputé masculin.

Le football américain est un phénomène récent au Maroc, où il fait son apparition en 2012 grâce à un groupe d’amis qui découvre la pratique sur YouTube. Un an plus tard, la première équipe du royaume, les « Rabat Lions », voit le jour. Elle sera suivie peu après par les « Casablanca Stars » et « Tangier Dragons ».

Attirée par les sports de contact, Sabrina, dont le père est un ancien rugbyman, commence à s’intéresser au football américain dès 2013. Le coup de foudre est immédiat, et la jeune femme ne tarde pas à vivre pour et par le football. Seul problème : bien que sa présence dans l’équipe masculine soit tolérée, elle ne se sent pas pleinement acceptée.

Lors d’un camp d’été en Italie, l’entraîneur lui refuse l’accès au terrain. Vexée, elle s’assoit sur le banc et doit se contenter d’observer toute la journée. De retour sur le terrain le lendemain matin, l’entraîneur, las de la détermination de Sabrina, lui propose de les rejoindre. Des couleuvres, elle devra en avaler plusieurs pendant ces premières années. Mais rien ne semble pouvoir entamer sa volonté, bien au contraire. Ce n’est malheureusement pas le cas des autres filles qui ont tenté de rejoindre l’équipe, mais finiront par se décourager. Sabrina restera ainsi pendant longtemps la seule joueuse du club.

Lassées de ces discriminations, Sabrina et deux amis décident de former les Black Mambas en 2015, une équipe qui accueille aussi bien les femmes que les hommes. Les débuts sont laborieux. Faute de terrain, les entraînements ont lieu sur la plage des Oudayas au pied des remparts de la fameuse Casbah classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Ils n’ont ni casque ni protection, les blessures sont fréquentes. Il n’est pas rare non plus pour certaines de jouer pieds nus. Mais leur obstination paie : l’équipe se structure, les entraînements deviennent plus intenses et les phases de jeu plus tactiques.

Sabrina s’efforce aussi de convaincre d’autres jeunes filles de la rejoindre. À cause de la pression familiale et sociale, la tâche n’est pas facile. La plupart des filles viennent, mais ne restent pas. Il faudra une année pour qu’un premier noyau dur d’une dizaine de joueuses se dessine. Si certaines femmes marocaines pratiquent tout type de sport depuis longtemps (boxe, rugby, foot etc…), la pratique d’un sport « viril » avec des hommes sur un lieu public (la plage des Oudayas est un des lieux de promenade favori des Rbatis) peut être considérée comme un véritable acte de bravoure.

Sabrina et ses coéquipières ont franchi une première étape vers la reconnaissance en mai dernier, lorsque les « Black Mambas » ont été invitées par les « Transforma Pink Warriors » au Caire pour jouer la première rencontre internationale de football américain féminin du monde arabe. Plus expérimentées, les Cairotes ont donné une petite leçon à leurs consœurs marocaines. Une défaite aux allures de victoire pour Sabrina, qui a réussi à convaincre ses joueuses de surmonter la pression sociale et familiale.

Si sur la forme, ces joueuses n’affichent aucune revendication politique, sur le fond, elles se retrouvent bel et bien engagées dans un combat féministe qui n’est pas sans rappeler le calvaire vécu par Kathrine Switzer, la première femme à courir un marathon. Pour l’amour d’un sport réputé masculin et peu commun au Maroc, un groupe de jeunes-femmes est en train de tout bousculer sur son passage. L’occasion aussi de plaquer nos idées reçues sur la femme arabe, que certains médias s’entêtent à décrire le plus souvent comme soumise et voilée.

 

De fait, de nombreux événements ont récemment défrayé la chronique, alertant l’opinion internationale sur une dégradation de la place de la femme dans l’espace public au Maroc. L’exemple des « Black Mambas », qui va plutôt à rebours de certaines réalités, est là pour nous rappeler que le statut de la femme au Maroc est un sujet complexe, animé par des dynamiques contraires.

La seule chose dont on peut être sûr, c’est que le débat existe et que les lignes bougent. Le film de Nabil Ayouch Much loved ou plus récemment le livre de Leila Slimani Sexe et mensonges ont jeté un pavé dans la mare. Le football américain est un sport de gagne-terrain, où une équipe doit conquérir et défendre chaque yard gagné à l’équipe adverse ; une métaphore bien adaptée au combat que mènent ces jeunes filles au quotidien pour pouvoir vivre leur passion.

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